La Tunisie veut devenir une plateforme économique reliant l’Europe et l’Afrique. Cette ambition a été réaffirmée lors du Tunisia Investment Forum (TIF 2026), où responsables politiques, investisseurs et institutions financières ont insisté sur la nécessité de renforcer l’ancrage africain de l’économie tunisienne. Mais derrière ce discours se cache une réalité plus contrastée : l’Union européenne absorbe encore plus de 70% des exportations tunisiennes, tandis que les pays d’Afrique subsaharienne représentent moins de 3% des débouchés à l’export. Le potentiel est réel, mais le chemin vers un véritable statut de hub régional reste semé d’obstacles.
Une position stratégique que la Tunisie cherche à transformer en avantage économique
Sur le papier, les arguments de la Tunisie sont solides. Située à moins de 150 kilomètres des côtes italiennes, elle constitue l’un des points de connexion les plus proches entre l’Europe et l’Afrique. Avec plus de 1600 kilomètres de littoral, des infrastructures portuaires réparties sur l’ensemble de la façade méditerranéenne et un tissu industriel largement tourné vers l’exportation, le pays dispose d’atouts que peu d’économies africaines réunissent.
Cette proximité avec l’Europe constitue d’ailleurs le principal levier de la stratégie tunisienne. Lors du Forum économique tuniso-italien organisé le 24 juin dernier, la cheffe du gouvernement, Sara Zaâfrani Zenzri, a indiqué que les échanges commerciaux entre la Tunisie et l’Italie avaient atteint 20,5 milliards de dinars en 2025, avec une progression de près de 8% durant les quatre premiers mois de 2026. Elle a également rappelé que 1072 entreprises à participation italienne sont implantées en Tunisie, représentant un stock d’investissements estimé à 3,7 milliards de dinars.
L’objectif affiché est désormais de transformer cette relation privilégiée avec l’Europe en plateforme de production et de services destinée aux investisseurs souhaitant rayonner vers les marchés africains.
La Tunisie peut également s’appuyer sur plusieurs filières compétitives – composants automobiles, industries électriques, aéronautique, pharmacie, numérique ou services – ainsi que sur les nouveaux outils présentés au TIF 2026, notamment la plateforme nationale de l’investisseur et les mécanismes de financement soutenus par la Banque africaine de développement (BAD) et d’autres partenaires internationaux.
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Financement, transport et PME : les cinq verrous qui restent à lever
Les débats du Tunisia Investment Forum ont toutefois montré que la question n’est plus de savoir si la Tunisie possède des atouts, mais si elle est capable de lever les obstacles qui freinent encore son expansion économique vers l’Afrique.
Le premier est celui du financement. Selon Anis Jaziri, initiateur du Forum tunisien de l’investissement en Afrique (FITA), près de 95% des projets présentés aux établissements financiers ne sont pas jugés suffisamment bancables. Une situation qui pénalise particulièrement les petites et moyennes entreprises, pourtant au cœur de la stratégie d’internationalisation.
La logistique constitue un deuxième défi majeur. Les entreprises tunisiennes continuent de faire face à des liaisons maritimes insuffisantes avec plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, à une desserte aérienne limitée et à des coûts de transport qui réduisent leur compétitivité.
Les opérateurs économiques plaident également pour une diplomatie économique plus offensive, un meilleur accompagnement des entreprises à l’international et des mécanismes de garantie adaptés aux investissements sur le continent.
Ces difficultés touchent particulièrement les PME, qui représentent plus de 90% du tissu économique tunisien. Lors du TIF, Aslan Ben Rejeb, président de la Conect, a appelé à une mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des banques et des organisations professionnelles afin de permettre à ces entreprises de construire des projets plus solides et plus facilement finançables.
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Une course où plusieurs pays ont déjà pris de l’avance
L’ambition tunisienne s’inscrit dans un environnement particulièrement concurrentiel.
Le Maroc a bâti depuis plus d’une décennie une stratégie africaine autour du port Tanger Med, devenu le premier port à conteneurs de Méditerranée avec une capacité dépassant 10 millions d’EVP par an. Cette infrastructure est complétée par Casablanca Finance City ainsi que par des groupes bancaires et industriels fortement implantés sur le continent.
L’Égypte bénéficie quant à elle d’un avantage géographique unique grâce au canal de Suez, par lequel transitent environ 12% du commerce maritime mondial, tout en s’appuyant sur un marché intérieur de plus de 110 millions d’habitants.
Le Kenya s’est imposé comme un centre financier et technologique majeur en Afrique de l’Est, tandis que le Sénégal renforce progressivement son rôle de plateforme logistique vers l’Afrique de l’Ouest et les marchés de la Cedeao.
Pour Sandro Fratini, président du Delta Center italo-tunisien, la coopération entre l’Italie, la Tunisie et l’Afrique pourrait constituer un modèle de développement intégré permettant de créer des chaînes de valeur régionales. Encore faut-il que cette vision se traduise par davantage d’investissements, de projets industriels et de connexions commerciales.
Le Tunisia Investment Forum 2026 aura confirmé que l’ambition existe. Le véritable défi n’est désormais plus de convaincre que la Tunisie peut devenir un hub africain, mais de démontrer qu’elle peut transformer ses avantages géographiques en parts de marché. Tant que l’Afrique subsaharienne ne représentera qu’une faible part des exportations tunisiennes, cette ambition restera davantage un objectif stratégique qu’une réalité économique.