Les récents propos tenus par la chroniqueuse Imen Jelassi sur le plateau de l’émission Rendez‑vous 9, diffusée sur Attessia TV, ont déclenché une vague d’indignation nationale. En évoquant, dans le contexte d’un débat sur la migration irrégulière, la « nécessité d’empêcher les femmes africaines d’accoucher en Tunisie », elle n’a pas seulement franchi une ligne éthique, mais a ouvert une véritable crise de conscience pour le journalisme audiovisuel tunisien. Ces déclarations ont été unanimement qualifiées de racistes et contraires aux principes des droits humains.
L’émoi ne provient pas uniquement du choix discutable des mots ou d’une maladresse de formulation. La portée symbolique de ces propos dépasse le cadre d’un débat public et s’inscrit dans une logique de stigmatisation et d’exclusion — une dynamique que la société civile combat depuis longtemps dans une Tunisie confrontée à des enjeux migratoires complexes.
Plusieurs acteurs de la société civile, à l’instar du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), ont fermement condamné ces déclarations comme une incitation à la haine raciale et une violation manifeste des principes de dignité et d’égalité. Dans un communiqué, le FTDES a souligné que ce type de discours « représente un recul moral et intellectuel » et renouvelle la nécessité d’une société tunisienne libérée de toute forme de racisme et de discrimination.
Au‑delà du sens moral ou politique, il faut rappeler le cadre juridique tunisien. La loi organique n° 50 de 2018 relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale prévoit des sanctions pénales pour toute incitation à la haine ou diffusion de propos racistes, notamment lorsqu’ils sont tenus par des personnes exposées médiatiquement. Autrement dit, ce n’est pas seulement une « erreur de ton », mais potentiellement un acte répréhensible dans un État de droit.
Le rôle joué par les médias eux‑mêmes
Ce qui rend cette affaire particulièrement inquiétante, c’est le rôle joué par les médias eux‑mêmes. Dans un paysage médiatique tunisien en profonde transformation, où la liberté d’expression oscille entre ouverture et concentration, où l’absence de régulation effective favorise parfois la diffusion de discours polarisants, cette polémique met en lumière un vide alarmant : la régulation des médias est aujourd’hui plus nécessaire que jamais.
Les médias ne sont pas des espaces neutres. Ils façonnent l’opinion publique, structurent les représentations sociales et influencent les politiques publiques. Lorsqu’une chaîne de télévision donne une plateforme à des propos qui peuvent légitimer l’exclusion et la discrimination, elle ne se contente plus d’informer : elle participe à la construction d’une grille de lecture du monde profondément biaisée, potentiellement dangereuse. Sans mécanismes clairs de responsabilité — qu’ils soient déontologiques, institutionnels ou juridiques —, ce type de dérive ne restera pas un incident isolé.
Il ne s’agit pas de censurer le débat, mais de garantir qu’il reste conforme aux principes fondamentaux de la dignité humaine et du respect mutuel. Les médias doivent être des espaces de débat éclairé, non des tribunes pour des idées qui sapent les valeurs mêmes qu’une démocratie se doit de protéger.
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