Prendre un rendez-vous, déposer un dossier, attendre. Pour des milliers de Tunisiens candidats au visa Schengen, ces démarches ont un coût qui peut rapidement s’alourdir autour du prix du visa lui-même — sans aucune garantie de l’obtenir. L’Organisation tunisienne pour informer le consommateur (OTIC) a dénoncé mardi ce qu’elle présente comme un système opaque, dominé par quelques prestataires privés et insuffisamment contrôlé.
Dans un communiqué, l’OTIC pointe des frais jugés excessifs, un manque de transparence, l’absence de concurrence réelle et des risques liés à la protection des données personnelles. Elle dénonce un secteur où la domination d’un nombre limité d’acteurs privés prive les citoyens de toute alternative, tout en générant, selon elle, des profits importants à partir de prestations à faible valeur ajoutée : prise de rendez-vous, collecte de dossiers, réception des demandes.
Sur le plan juridique, l’OTIC s’appuie sur la loi n°36 de 2015 relative à la concurrence et aux prix, qui autorise l’intervention des autorités publiques en cas de hausses injustifiées des tarifs, pour appeler à une réaction du ministère du Commerce.
Une alerte déjà lancée en 2025
Cette prise de position s’inscrit dans un débat déjà ancien. En janvier 2025, le président de l’OTIC, Lotfi Riahi, avait appelé à encadrer les frais de traitement des demandes de visa après la réception de nombreuses réclamations, notamment pour l’espace européen. Il avait jugé ces frais « très élevés » et « non justifiés », et posé la question du remboursement en cas de refus, estimant que le demandeur ne devait pas supporter l’intégralité du coût lorsque la procédure n’aboutit pas.
Le sujet avait également pris une tournure parlementaire en mars 2026. Le député Marouane Ziane, membre du Conseil national des régions et des districts, avait annoncé le lancement d’une initiative législative visant à restituer 50 % des frais de service payés par les citoyens tunisiens en cas de refus de visa. Cette proposition visait notamment à distinguer plus clairement les frais consulaires, relevant des ambassades, des frais de service perçus par les sociétés intermédiaires, tout en renforçant le contrôle des centres de collecte de dossiers opérant en Tunisie.
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Des frais qui s’accumulent, sans filet
Les tarifs publics disponibles donnent un ordre de grandeur. Pour un visa Schengen, les frais consulaires s’élèvent à 90 euros pour un adulte et 45 euros pour un enfant de 6 à moins de 12 ans, depuis juin 2024. En Tunisie, France-Visas indique que les frais de service perçus par TLScontact pour un dossier France sont fixés à 28 euros par dossier déposé — non remboursables.
À ces montants s’ajoutent déplacements, documents administratifs, photos, assurance, et services optionnels. C’est précisément cette accumulation que l’OTIC juge problématique : en 2024, selon le porte-parole de l’ambassade de France en Tunisie, Henri d’Aragon, 21 % des demandes de visa déposées par des Tunisiens ont été refusées — souvent pour dossier incomplet. Autant de frais engagés, sans retour. Le même responsable avait dénoncé la vente de rendez-vous par certaines agences à des prix élevés, qualifiant ces pratiques d’inacceptables.
Ce débat intervient dans un contexte de renchérissement plus large des démarches de mobilité vers la France. Depuis le 1er mai 2026, la première délivrance de certains titres de séjour est passée de 225 à 350 euros, et le tarif minoré applicable notamment aux étudiants de 75 à 150 euros, selon Service-public.fr. Cette réforme ne concerne pas directement les visas court séjour, mais elle alimente le sentiment d’un coût croissant des démarches de mobilité.
Données personnelles et droit au recours
Au-delà du financier, l’OTIC met en cause la nature même des données confiées à ces prestataires : informations biométriques, situation professionnelle, documents familiaux, ressources financières, historique de voyage. Elle demande l’ouverture d’un audit global sur le respect de la législation tunisienne relative à la protection des données personnelles, ainsi qu’un contrôle juridique, financier et fiscal rigoureux de ces opérateurs.
Elle appelle également à créer, au sein du ministère des Affaires étrangères, un mécanisme officiel de réclamation permettant de traiter les plaintes liées aux frais, aux retards, à l’accueil ou à la confidentialité des données.
Car c’est bien là le nœud du problème : face à des prestataires privés adossés à des procédures consulaires, le citoyen tunisien n’a aujourd’hui aucune porte claire où frapper. L’OTIC estime que cette impasse est incompatible avec les principes élémentaires de protection du consommateur — et, plus largement, avec ceux de la souveraineté nationale.
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