Il fut un temps où la chakchouka était le dernier rempart. Quand tout augmentait, elle résistait. Quand le portefeuille criait famine, elle répondait présente. Aujourd’hui, elle hésite.
Dans les marchés tunisiens, la tomate a pris des airs de produit de luxe discret. Rouge, brillante, presque arrogante sur son étal. Le piment, lui, n’a jamais aussi bien porté son nom : il pique désormais aussi au moment de payer. Quant aux œufs, longtemps fidèles au poste, ils observent la scène avec une certaine dignité, mais finissent eux aussi par peser dans l’addition.
Résultat : préparer une simple chakchouka devient un petit exercice de gestion budgétaire. On ne cuisine plus, on arbitre. Mettre un piment ou deux ? Ajouter un œuf ou préserver le reste de la boîte ? Et l’huile d’olive, faut-il vraiment être aussi généreux qu’avant, ou apprendre à verser avec parcimonie, presque avec émotion ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En avril 2026, le kilo de tomates tourne autour de 3,4 dinars selon des données récentes, un niveau jugé « encore élevé » malgré une légère baisse . À titre de comparaison, les moyennes nationales oscillent autour de 2 dinars, avec de fortes variations selon les circuits et les périodes . Le piment, autre ingrédient central, fait également partie des produits les plus signalés pour leur cherté sur les marchés. En intégrant l’huile d’olive et les autres ingrédients, une chakchouka familiale dépasse désormais facilement les 8 à 9 dinars, voire plus selon la qualité des produits et le lieu d’achat.
Un baromètre économique
La chakchouka, autrefois réflexe populaire, se transforme en baromètre économique. Elle raconte mieux que les chiffres officiels ce que vivent les ménages. Elle dit l’inflation sans discours, simplement en obligeant à réfléchir avant de casser un œuf dans la poêle.
Lire aussi : Les Tunisiens confrontés à la flambée des prix des légumes et des fruits
Dans ce contexte, le plat le plus simple du pays devient paradoxalement un luxe du quotidien. Pas un luxe spectaculaire, non. Un luxe silencieux, celui qui s’installe doucement, sans bruit, jusqu’au jour où l’on se surprend à dire : « ce soir, on va faire autre chose… c’est plus raisonnable ».
Et c’est peut-être là le vrai signal d’alerte. Quand la chakchouka recule, ce n’est pas seulement une recette qui change. C’est tout un mode de vie qui commence à se réajuster.