Entre Aïd El Idhha et Ras El Am !

Les moutons de l’Aid

Le dernier mois de l’année hégirienne est celui de Dhou El Hijja. En son dixième jour, nous célébrerons Aid El Idhha, samedi 9 juillet, puis à la fin de ce mois, le nouveau croissant annoncera Ras El Am, le jour de l’an.

Alors que le pèlerinage bat son plein en Terre sainte, les villes et les quartiers se sont mis sur le mode majeur de l’Aïd. C’est à travers le témoignage de Belhassen Ben Abdallah que nous vous invitons à vous retremper dans ces atmosphères de fête avec leur cortège de coutumes et traditions.

Beaucoup des usages décrits dans ce témoignage se sont transmis à travers les générations et continuent à donner leur faste et leur convivialité à nos fêtes religieuses dont le calendrier passera ensuite par la Achoura et le Mouled.

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Ponctuel, deux mois et dix jours après Aïd El Fitr, c’est Aïd El Idhha qui s’annonce. Cette fête qui est la plus importante de l’année liturgique, est aussi la dernière dans l’année hégirienne. Elle se déroule sur fond de pèlerinage à la Mecque, au dixième du mois de Dhou El Hijja.

Mes souvenirs d’enfance, bien évidemment, sont peuplés de moutons à la laine blanche dont la tête est surmontée par de grandes cornes. Car cette fête de l’Aïd El Idhha est inséparable du sacrifice que font les familles en immolant un mouton.

Pendant quelques jours, parfois deux longues semaines, le mouton acheté par la famille devenait le centre de toutes les attentions. Ainsi, il était orné de pièces de tissus aux couleurs chatoyantes et aussi avec des fils de laine tressée qui forment des scoubidous qui parsèment sa toison.

En période d’Aïd, les troupeaux de moutons sont partout dans la ville. Les badauds se retrouvaient dans les différents espaces de vente pour comparer les prix et s’extasier devant la prestance de tel ovin ou la puissance cornue de tel autre.

Les enfants pour leur part exhibaient leur mouton dans les rues des quartiers environnants et l’engageaient parfois dans des combats. Ces joutes entre béliers provoquaient d’énormes attroupements.

Il arrivait qu’une bête meure ou soit blessée, ce qui créait une tension palpable. Il arrivait aussi qu’un ou plusieurs moutons soient volés puis revendus sur d’autres marchés, dans d’autres villes.

Lorsqu’arrive enfin le jour de l’Aïd, la séparation est généralement cruelle. L’animal qui avait été choyé allait être sacrifié, égorgé puis découpé. Ce sacrifice n’aura lieu qu’une fois effectuée la grande prière qui se déroule dans chaque mosquée, au petit matin.

Après le sacrifice, le mouton sera dépecé par un spécialiste qui offre ses services aux familles. En effet, les bouchers sont nombreux à sillonner les rues en lançant à haute voix, de sonores interpellations pour annoncer leur présence.

Dans les maisonnées, l’heure est à la cuisine. Les femmes de la famille s’affairent autour du mouton désormais pendu à des esses. Les enfants ne sont pas en reste : avec des récipients en miniature, ils font leur propre cuisine sur un véritable kanoun.

Ce rituel est nommé « zogdida » et, avec de petits morceaux de viande, permettait aux enfants de s’initier tout en les tenant éloignés de la « khoudha » c’est à dire du grand désordre qui régnait dans le patio de la maison. Je me souviens avoir été tellement impatient de goûter au plat que j’avais préparé que je n’avais pas attendu sa cuisson complète.

Il est de tradition de donner aux pauvres l’une des deux « épaules » du mouton. L’autre sera réservée pour la fête de Ras El Am séchée au soleil et ensuite conservée dans de l’huile, elle sera mangée quelques jours plus tard avec le couscous du Nouvel an hégirien. On conserve également le kadid selon le même procédé.

Le jour de l’Aïd, on prépare aussi les « osbane » et les merguez. Avec le traditionnel méchoui, on déguste les klaya et des salades. Les desserts les plus courants en cette journée, sont les banadhej et les mjemaa. Quasiment introuvables de nos jours, ces gâteaux sont farcis aux dattes et portent un œuf dur par-dessus, ce qui les fait ressembler à une tortue.

Dans la foulée, la peau du mouton sera salée et mise à sécher alors que la tête et les pattes du mouton seront expédiées chez le frenki, chargé de les nettoyer en brûlant la laine qui les recouvre. Si de nos jours, ce travail est fait au chalumeau, dans le temps, le frenki, préposé à la chaufferie du hammam, assurait cette tâche.

La journée était rudement longue, interminable même. Mais tout se passait dans la liesse et la perspective de faire bombance. Les provisions allaient durer plusieurs jours et pour certaines, toute une année.

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Le couscous de Ras El Am

Toutes les grandes occasions se déclinent en Tunisie avec un bon couscous. Toutefois, le couscous de Ras El Am est certainement le plus singulier et le plus riche en significations. Il présente des symboles de continuité et nous accompagne à cheval entre deux années pour la première fête de l’année.

Le Nouvel an hėgirien intervient une vingtaine de jours après la grande fête de l’Aïd El Idhha. Au premier jour du mois de Moharram, les musulmans accueillent la nouvelle année avec des prières et des chants liturgiques dans les mosquées et les mausolées.

Cette fête s’accompagne de rituels culinaires qui sont nombreux. Par exemple, il est de coutume de consommer une soupe avec une symbolique de la fluidité et de l’écoulement harmonieux de l’année à venir.

Il est également d’usage de s’abstenir de manger des plats relevés pour que l’année ne soit pas « piquante ». De même, la tradition commande de déguster des gâteaux pour que l’année prochaine soit à leur image : douce et sucrée.

La veille de Ras El Am, selon une coutume bien ancrée, les familles préparent un couscous et aussi la fameuse mloukhia dont la couleur verte est censée augurer d’une année faste. La mloukhia sera le plat principal du jour de l’An. Ce ragoût de corète séchée et pilée est l’un des délices de la cuisine tunisienne.

Quant au couscous, il est servi à la veille du Nouvel an. Riche en symboles, il est préparé avec des fèves et de la viande qui doit en partie provenir du mouton sacrifié lors de la fête de l’Aïd El Idhha.

Dix jours plus tard, la fête de la Achoura est dans nos murs et nos cimetières. Ce terme provient du nombre « dix » qui se dit « achra » en arabe.

De fait, la Achoura intervient le dixième jour de la nouvelle année. Cette fête honore les morts et ce jour-là, tous les cimetières sont animés en communion avec les défunts. Cette tradition continue même si cette fête religieuse ne donne pas lieu à un jour férié. Il n’en reste pas moins que plusieurs usages se sont maintenus.

Les abords des cimetières sont égayés par des pâtissiers et des confiseurs ambulants. Les familles ont pour coutume de manger frugalement et se passent parfois les yeux au kohol.

Dans le temps, les enfants allumaient des feux de bois dans les rues de leur quartier et s’amusaient à les enjamber en sautant. Ils faisaient aussi grand usage de pétards nommés « fouchik » et « bani bani ».

Cette fête a de lointaines origines et prend une configuration particulière dans le monde chiite qui célèbre ce jour de Achoura en commémoration de Hassen et Hussein.

Ayant perdu de son importance, la Achoura est la deuxième solennité de l’année après Ras El Am. Ce n’est que plus de deux mois plus tard qu’aura lieu la fête suivante, celle du Mouled qui commémore la naissance du Prophète.

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