Mongi Mokadem : « Nos créanciers pourraient nous imposer une normalisation avec l’entité sioniste ! »

Mongi Mokadem

La privatisation des entreprises publiques est un dossier qui a, de tout temps, été évoqué mais son solutionnement n’a pas évolué d’un iota. La partie gouvernementale, d’un côté, et la Centrale syndicale, de l’autre, ne sont jamais arrivées à trouver une consensualité pour rendre cette option à la fois « éligible » et légitime.

Au courant de la semaine dernière, Ali Koôli, ministre de l’Economie, des Finances et de l’Appui à l’Investissement, a soulevé cette question, dans une interview accordée à Reuters, moins par souci de communication, nous semble-t-il, que dans le dessein de tâter l’opposition.

La réponse ne s’est pas fait attendre : le secrétaire général adjoint de l’Union générale tunisienne du travail, Sami Tahri, a réitéré le rejet de la Centrale syndicale de la privatisation des entreprises publiques.

Nous allons creuser la question avec le professeur Mongi Mokadem, ancien chef du département Economie à la FDSET. Interview.

Tunis-Hebdo : Etes-vous de l’avis qui dit que la privatisation des entreprises publiques, dans leur état actuel de déficit structurel, ne profitera finalement qu’à quelques opportunistes qui les acquerront à des prix dérisoires, pour en faire, par la suite, des sociétés prospères générant de gros bénéfices ?

Mongi Mokadem : Absolument. Vous avez tout résumé. Les entreprises publiques, telles que la Steg, la Sonede et tout particulièrement les banques publiques sont le bras financier de l’Etat par lesquelles il assure la régulation de l’économie.

« Ceux qui appellent à la privatisation
le font essentiellement
pour des intérêts personnels »

S’en priver revient à dire que l’Etat a cédé les outils qui lui permettent de mener sa politique aussi bien économique que sociale, c’est comme s’il a cédé sa souveraineté à d’autres acteurs sur lesquels il n’aura, désormais, aucune autorité. Et c’est là le grand danger.

Nous irons, alors, irréversiblement, vers un système néolibéral qui ne jure que par le pouvoir des capitaux, lesquels sont, actuellement, entre les mains des spéculateurs, des contrebandiers et de quelques familles qui tiennent les rouages de l’économie.

C’est pourquoi je considère que ceux qui appellent à la privatisation des entreprises publiques le font, essentiellement, pour des intérêts personnels, financiers cela va de soi. Le critère d’efficience derrière lequel ils justifient leur thèse ne tient pas la route.

La preuve, avec une bonne gouvernance et un programme de restructuration adéquat, les banques publiques, qui étaient restées longtemps lourdement déficitaires, ont réussi, en peu de temps, à retrouver une santé financière et un équilibre de bon aloi. C’est plus une question de gouvernance que de moyens.

T-H : Si tant la privatisation permettrait à l’Etat de faire des entrées d’argent et par la même occasion de se débarrasser de charges de fonctionnement par trop lourdes, pourquoi ne pas étudier cette possibilité, surtout pour les entreprises publiques qui opèrent dans des secteurs concurrentiels ?

M.M : Tout d’abord, une entreprise publique ne veut pas dire forcément des difficultés financières et Peugeot en est un exemple édifiant. Il faut, par ailleurs, se mettre d’accord sur une chose : l’objectif premier des entreprises publiques n’est pas de faire des profits, elles sont tenues de fournir des services et des prestations à la population, à l’instar de la Steg, de la Sonede, des établissements hospitaliers, du transport, etc. C’est ce rôle social qui prime plus que toute autre considération pécuniaire.

T-H : Que répondez-vous à ceux qui soutiennent que la privatisation des entreprises publiques permettra, à échéance, de freiner l’évolution des prix de certaines prestations et services (eau, électricité, services bancaires, etc.) ?

M.M : C’est totalement faux. Quand ils sont aux mains de l’Etat, les prix des services publics sont, au moins, contrôlés. Qui dit qu’ils le seront, une fois privatisés ? Ne pourraient-ils pas faire l’objet de spéculations, ceux qui les détiennent ne peuvent-ils pas créer volontairement des pénuries pour que les prix augmentent inexorablement ?

« La tare des entreprises publiques
c’est qu’elles sont mal gouvernées »

L’Etat doit être présent pour prévenir de telles pratiques. La tare des entreprises publiques, je le répète, c’est qu’elles sont mal gouvernées. Ce n’est pas tant leur statut qui pose problème mais plutôt leur gestion, sinon comment expliquer qu’elles deviennent prospères quand elles passent aux mains des privés. Pourquoi l’Etat échoue là où les privés réussissent ?

Du reste, en cédant ses entreprises, l’Etat perdra ses attributs, et l’on va se trouver confronté à un marché incapable d’assurer une régulation normale. On n’est pas dans un marché de concurrence pure et parfaite qui permettrait d’atteindre un équilibre des prix et des quantités suffisantes à disposition de tous. L’Etat se doit d’être présent, il y va de l’intérêt public.

T-H : L’Etat tunisien n’est-il pas en train d’amadouer le FMI afin qu’il lui concède un nouveau programme d’aide ?

M.M : Le premier souci du FMI est que les pays endettés puissent rembourser leurs crédits. Par ailleurs, un Etat qui se respecte ne se plie pas aux recommandations du FMI d’une façon alarmiste. Arrêtons cette fuite en avant.

« L’avenir est pour
un Etat fondamentalement social »

Qu’est-ce que l’Etat tunisien va faire maintenant ? Sortir sur le marché financier international pour contracter des crédits auprès de banques privées ? A quelles conditions le fera-t-il, sachant que notre pays a été dégradé huit fois depuis 2010 par les agences de notation ?

Il ne s’agit pas de conditions d’ordre financier uniquement, mais également d’ordre politique. Nos créanciers pourraient nous imposer une normalisation avec l’entité sioniste.

T-H : Que conseillez-vous pour extirper les entreprises publiques de la situation de déficit dans laquelle elles s’enlisent inexorablement ?

M.M : L’avenir est pour un Etat fondamentalement social. Le système néolibéral exige un marché concurrentiel qui n’existe pas en Tunisie. Et si ce système a donné ses fruits du temps de Ben Ali, c’est seulement parce que le régime usait de la force. En temps de démocratie, l’Etat gendarme est censé disparaître. Il faut résoudre nos problèmes autrement, dans le consensus et dans la sérénité.

Interview conduite par Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 07/02/2021

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