La rubrique du lundi | Mort de Bajbouj, l’homme du consensus…

Notre Bajbouj, que Dieu ait son âme, a été de tout temps un fidèle lecteur de Tunis-Hebdo. Il avait, sans cesse, notre hebdomadaire sur son bureau, à proximité de sa main comme l’ont montré, plus d’une fois, diverses photos.

Il y appréciait certaines de nos plumes et ne manquait pas l’occasion pour me le faire savoir. C’est, ainsi, que lors de fortuites rencontres ou réceptions, quand il me voyait, il levait le pouce vers le haut en signe d’approbation et de satisfaction…

C’était un intellectuel de premier plan. Il avait toujours un livre sous la main… Sa mémoire est tout à fait phénoménale et intarissable.

Par ailleurs, lors de sa campagne électorale, Si Béji, que nous avons soutenu à fond, n’a pas manqué d’apprécier notre position et me l’a, à maintes fois, affirmé. Et lors d’un petit déjeuner avec les directeurs des journaux, il m’a lancé : « Mais tu as déjà les cheveux si blancs ! ».

Au cours de l’un de ses voyages en France, il avait demandé à son entourage, alors qu’il était encore à la Kasbah, de ne pas laisser vendre l’avion de Ben Ali qui les transportait : « Gardez-le pour notre service », a-t-il répété plus d’une fois…

Propos prémonitoires, puisqu’à la fin de son exercice à la Kasbah – où il s’est illustré, entre autres, par la dispersion, malicieusement, d’une manifestation, allant jusqu’à faire, lui-même, le sit-in avec les garnements venus y protester – il a réussi à être élu à Carthage, ce dont il a rêvé sa vie durant.

Concernant sa promotion à cette si prestigieuse institution, Si Foued Mbazaâ m’a confié lui-même que c’est bien lui qui a été derrière cette fulgurante ascension. « C’est bien moi, alors président provisoire de la République, qui le fis désigner, discrètement, en tant que Premier ministre ». Ils sont tous les deux des amis et presque de la même génération.

Rappelons que Feu Béji Caïd Essebsi a entamé sa vie professionnelle en tant qu’avocat, puis directeur de la Sûreté nationale, après l’indépendance, sous les ordres du ministre de l’Intérieur d’alors, Taïeb Mhiri. Par la suite, il a été plusieurs fois ministre notamment des A. E., de la Défense, etc… Il a servi aussi bien sous Bourguiba et Ben Ali, tout en gardant une certaine liberté d’action, étant de forte personnalité.

Par ailleurs, il a vécu de fréquentes tensions avec Bourguiba en personne. Ils se sont même chamaillés à la Chambre des députés, car notre « Bajbouj » a toujours eu « la langue pendue ». Incident retransmis en direct à la télé, à partir de la Chambre des députés.
Si Lahbib, acculé dans ses derniers retranchements, finit par lui lancer : « Ton père avait pour boulot, à la Cour, le bourrage des pipes qu’il fournit au Bey… ». (C’est là, la traduction mot pour mot du nom familial de notre illustre défunt).

Si Béji a eu, d’autre part, le mérite de créer de toutes pièces, un grand rassemblement, « Nida Tounès », qu’il a présidé à un moment donné et qui a périclité quelques années plus tard…

Cette grande réalisation, équivalente en importance à « Ennahdha », a eu le mérite de devenir le second bloc parlementaire et de faire le contre-poids du parti islamiste de Ghannouchi.

A bien des égards, l’entente réalisée entre les deux Cheïkhs (Ghannouchi et Essebsi), dans un luxueux hôtel parisien, a permis à la Tunisie de réaliser sans accroc notable la paix politique et sociale dans un pays que guettaient, inévitablement, les « affres » habituels à toute révolution naissante.

Contre Ennahdha, il a lancé, une fois, sa fameuse boutade qui a fait mouche : « Nous sommes des propriétaires et non des locataires ».

Notre Béji, alors ministre des A. E., avait invité Ben Ali à cesser de se mettre du côté de Saddam Hussein en conflit armé avec les USA, lui laissant entendre qu’il fait, vraiment, fausse route. Notre «fuyard» le renvoya, alors, purement et simplement… !

De mon côté, j’en ai fait autant, mais en lui communiquant mon message par l’intermédiaire de son ami Kamel Letaief. C’est, alors, que Ben Ali s’est rendu compte de sa grave erreur. Mais cela a coûté pour la Tunisie, et cela jusqu’à aujourd’hui, la perte d’une aide annuelle de cent milliards, fournie par les pays du Golfe.

Avec Ghannouchi, El Béji a fait des concessions dont celle de permettre à certains « barbus » d’accéder au pouvoir et de devenir Premier ministre – et ministres jusqu’à nos jours – chose totalement inconcevable durant notre histoire contemporaine sous Bourguiba et Ben Ali.

En contrepartie, Ennahdha a donné un coup de pouce à Bajbouj lui permettant de loger, jusqu’à sa mort, au Palais de Carthage. Le chef de la «confrérie» a reconnu lui-même qu’il a voté, au second tour, pour notre Bajbouj, l’homme du consensus dans les différents aléas.
Du donnant-donnant, perturbé, il est bien vrai, ces derniers temps, par quelques nuages plus ou moins passagers, dont l’idée de consacrer l’égalité successorale hommes-femmes dans la loi.

Sur la scène internationale, Béji Caïd Essebsi était apprécié pour ses positions conciliantes et parfois neutres. Et il a tout fait, par exemple, pour tenter de faire éviter le pire à la Libye voisine. Mais vainement !

Pour notre Bajbouj, c’est un heureux destin d’avoir quitté ce monde le jour même de la fête de la République et de la fête légendaire d’Aoussou célébrée, comme il se doit, sur plusieurs plages et littoraux de la Tunisie, particulièrement à la Perle du Sahel.

Il paraît que si El Béji a laissé, entre autres, comme testament de ne pas être expédié à l’étranger pour se faire soigner, et d’être enterré au cimetière du Djellaz…
Par ailleurs, c’est la première fois qu’un Chef d’Etat tunisien meurt, alors, qu’il est légalement encore au pouvoir. Les autres ont été soit chassés de Carthage, soit ont fui le pays.

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 29/07/2019

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