Le ballon d’essai de Youssef Chahed

Le Chef du gouvernement, Youssef Chahed, a remporté samedi une première manche, une « bataille » contre ses détracteurs, principalement les plus féroces, ceux de son propre parti ! En fait, il s’agit d’une « victoire » obtenue, en quelque sorte, à l’usure après la volte-face du bloc parlementaire « nidaiste » qui a voté unanimement en faveur de l’investiture du nouveau ministre de l’intérieur, Hichem Fourati.

En fait, le chef du gouvernement a instrumentalisé la nomination du nouveau ministre de l’Intérieur pour mesurer, éventuellement, le degré de sa « popularité » au sein de l’Assemblée des Représentants du Peuple. Car, rien dans la constitution du 27 janvier 2014 ne l’obligeait à se soumettre à cette procédure.

En réalité, l’ARP a développé cette pratique contrairement au texte constitutionnel qui ne parle que du vote de confiance à l’ensemble du gouvernement après un bref exposé de son programme (alinéa 5 de l’article 89).

La seule disposition dans laquelle l’ARP a un pouvoir sur un ministre est le cas prévu dans l’alinéa 3 de l’article 97 qui lui accorde le droit de retirer sa confiance à un membre du gouvernement à la double condition qu’une demande motivée émane d’un tiers des députés et soit ensuite votée à la majorité absolue.

Youssef Chahed a donc usé de cette pratique, non seulement comme un ballon d’essai, mais aussi comme un bras de fer engagé contre Hafedh Caid Essebsi, son « ennemi » le plus acharné.

A première vue, ce « succès » conforte le chef du gouvernement et semble renforcer sa position vis-à-vis de ses adversaires. En fait, il l’a construit surtout grâce à un travail d’approche constant et permanent en direction des députés de Nidaa Tounès. Ces derniers sont connus pour leur indiscipline partisane, et les multiples défections ou changements de position constituent le principal trait de leurs comportements politiques.

D’où l’indécision qui a plané, hier, à la fois sur l’issue du scrutin dans la mesure où il dépendait du vote des députés nidaïstes. La crainte de subir un nouveau camouflet – et sauver ainsi ce qui pouvait l’être encore de son parti – a été probablement derrière le changement d’attitude de HCE.

Youssef Chahed a, aussi, compté sur le soutien quasi-inconditionnel des Islamistes d’Ennahdha qui ont usé de leur influence pour faire pencher la balance en sa faveur, alors que la levée surprise de l’interdiction de voyager en faveur de Slim Riahi, qui demeure le « patron » de fait de l’UPL, a, certainement, eu un effet décisif sur la position de son bloc parlementaire.

Quant aux autres blocs, « El Horra » a craint aussi une implosion en raison de la diversité de ses membres, alors que le bloc « patriotique » a motivé sa position par sa crainte du vide institutionnel (sic !).

Mais, cette investiture du ministre de l’Intérieur, avec en filigrane une répétition de ce que pourrait être un vote de confiance au gouvernement, ne devrait pas mettre un terme au conflit ouvert entre le chef du gouvernement et ses détracteurs qui souhaitent et militent pour son départ. Au contraire, la bataille risque même de prendre une tournure encore plus « violente ».

D’abord, Youssef Chahed ne pourra pas toujours compter sur ceux qui ont voté, samedi, en sa faveur si jamais il se présente de nouveau devant eux pour solliciter leur confiance. Un changement de position est toujours possible de la part de députés ayant démontré leur indiscipline et voulant certainement aussi se positionner dans la perspective de 2019.

Ensuite, ce vote pourrait, singulièrement, avoir un effet positif sur Nidaa Tounès. En effet, le processus de reconstruction pourrait s’accélérer à condition que HCE soit disposé à l’entamer sur des bases réellement démocratiques avec une restructuration partant de la base pour aboutir, finalement, à une structure de direction vraiment représentative et réunie autour d’un programme politique clair qui puisse convaincre les plus larges franges.

Dans ce cas, il s’agira pour Youssef Chahed de se positionner. Soit il se lance à l’assaut de Nidaa Tounès pour le conquérir, soit dans la construction d’une nouvelle formation politique qui portera sa marque spécifique.

Les deux éventualités ne manquent pas de risque, et il lui faudra beaucoup d’habileté mais aussi de réussite dans la gestion des affaires publiques pour aspirer réussir l’un de ces deux paris…

L.L.
Tunis-Hebdo du 30/07/2018

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