Tunisie : Y.C. – H.C.E. 1-0

Youssef Chahed et Hichem Fourati lors de la plénière du vote de confiance à l’ARP
Les regards étaient braqués sur l’hémicycle du Bardo, samedi dernier, à l’occasion de la plénière du vote de confiance du nouveau ministre de l’Intérieur, Hichem Fourati. L’importance de cette plénière dépassait le simple fait d’officialiser la désignation de Fourati à la tête du département de l’Intérieur. Il s’agissait, spécialement, d’un round décisif dans la guerre entre la Kasbah, d’un côté, et Carthage et Nidaa Tounes, de l’autre.

Un round que Youssef Chahed a remporté haut la main, en obtenant la confiance de l’ARP pour son nouveau ministre, avec 148 voix pour, 13 voix contre et 8 abstentions. Un résultat aussi épatant que surprenant, en vue des évènements de ces deux dernières semaines, riches en tractations politiques, en rebondissements et, surtout, en jeux de coulisse.

Tous les coups sont permis

Dès l’annonce de la désignation de Fourati à la tête du ministère de l’Intérieur, les tiraillements politiques ont commencé. Il s’agissait d’une occasion pour calculer les poids politiques des uns et des autres avant les échéances électorales de 2019 et d’un autre chapitre de la rivalité entre Youssef Chahed d’un côté et la famille Caïd Essebsi de l’autre. De là, tous les coups étaient permis, même ceux les plus abjects.

Hafedh Caïd Essebsi a fait appel, encore, à son protecteur, alias Béji Caïd Essebsi. Ce dernier a, dans un premier lieu, facilité le retour de Ridha Belhaj à Nidaa Tounes, avant d’intervenir lui-même auprès du bloc parlementaire du parti. Le retour de Belhaj à Nidaa était synonyme du passage à l’attaque par le clan HCE. Il était, rappelons-le, l’instigateur de la fameuse réunion entre Béji Caïd Essebsi et des députés de Nidaa Tounes, un certain 2 novembre 2015, causant le départ définitif de 32 députés.

Justement, quelques jours après le retour de Belhaj, le Président de la République s’est réuni avec les députés de Nidaa Tounes. La Présidence a beau expliquer qu’il s’agissait d’une réunion ordinaire afin d’évoquer l’actualité politique du pays, l’ordre du jour était le départ de Youssef Chahed.

Avec le refus du bloc de Nidaa Tounes, l’abstention d’Afek et le refus, catégorique, du bloc du Front Populaire, la confiance en Fourati n’était pas gagnée. Chahed a donc sorti ses armes également. Un matraquage médiatique sans précédent a eu lieu la semaine dernière, mais le coup de maître était la levée de l’interdiction de voyager à Slim Riahi. Conséquence immédiate : 15 voix de plus, celles des députés de l’UPL, en faveur de Fourati. Avec les 20 députés de Nidaa qui ont promis d’accorder leur confiance à Fourati et l’appui inconditionnel d’Ennahdha, Chahed a renversé la vapeur.

Et s’il a réussi à renverser la vapeur, c’est notamment grâce aux votes de l’UPL en faveur de Fourati. Certains diront que ceci n’a rien à voir avec cela, mais, quelques jours plus tôt, mardi, l’interdiction de voyage à l’encontre de Slim Riahi a été levée. Un nouvel examen financier aura même lieu dans l’affaire dans laquelle Riahi est impliqué et le gel de ses avoirs pourrait bien être levé à son tour.

Hafedh dans tous ses états

Face à ce revirement, HCE a pété les plombs. Convoquant une réunion avec ses députés le matin même de la plénière, il a menacé de «fermer le parti et mettre la clé sous la porte » si Fourati obtient la confiance des députés de Nidaa. La veille, de nombreuses sources concordantes ont affirmé que des sommes d’argent importantes ont été proposées à quelques députés afin de changer d’avis. On parle même de menaces pour quelques autres, bien qu’aucune « victime » ne se soit manifestée. Cependant, toutes ces manœuvres n’ont pu inverser la situation. Hafedh l’a compris, enfin !

Afin de sauver les meubles et garder le plus de dignité politique possible, Hafedh a convoqué les médias, en compagnie de son président du bloc parlementaire, Sofiane Toubal, pour un point de presse, lors duquel il a indiqué que le bloc de Nidaa donnera sa confiance à Fourati.

Le parti « contestait la façon dont la désignation de Hichem Fourati a été faite, mais il va accorder sa confiance au nouveau ministre de l’Intérieur parce qu’il considère cela comme une responsabilité nationale », a martelé Toubal lors du même point de presse. Les mêmes qui ont appelé, le matin même, à ne pas accorder la confiance à Fourati considèrent, désormais, l’octroi de la confiance comme un devoir national. HCE a perdu la bataille. Et il le savait.

Cependant, il a tenu à préciser qu’il ne s’agissait nullement d’un renouvellement de confiance au gouvernement. Dans ce cadre, et afin de jouer les gros bras, il a appelé le chef du gouvernement à soumettre son gouvernement à un vote de confiance dans dix jours. Avec cette technique, Hafedh s’est certes avoué vaincu, mais peut toujours se dire, et dire à ces partisans, que c’était sa décision d’accorder la confiance à Fourati. Entre-temps, il n’a pas donné à son rival électoral de 2019, à savoir Ennahdha, une autre occasion de le battre. Le statu quo entre les deux partis est maintenu.

Chahed se fait plaisir

Conscient de sa victoire sur le père et le fils, Youssef Chahed a marqué plusieurs buts samedi. Il s’est même permis deux petits kifs au Parlement, à destination de Béji Caïd Essebsi et Hafedh Caïd Essebsi. Le premier c’est quand il a dit, en plein discours, que « la patrie passe avant le parti ». Une allusion directe et loin d’être innocente à Béji Caïd Essebsi, connu, entre autres, pour cette fameuse citation. Et pour couronner le tout, il a prononcé deux versets coraniques. Une habitude du Président de la République durant tous ses speechs.

Le deuxième kif été destiné à Hafedh Caïd Essebsi. En effet, le chef du gouvernement a fait allusion à la demande du directeur exécutif de Nida de soumettre son gouvernement à un vote de confiance au Parlement dans dix jours, affirmant, presque, qu’il ne se présentera pas devant l’ARP.

En attendant le remaniement ministériel et la fin de l’ultimatum de 10 jours, tous les scénarios restent ouverts. Entre-temps, Youssef Chahed peut apprécier sa victoire devant Essebsi.

Meher KACEM
Tunis-Hebdo du 30/07/2018

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