Ramadan et liberté de conscience

Tribune | Salim Kébaïli
Le mutfi de la République tunisienne, Othman Battikh

L’annonce du début du ramadan par les « autorités » musulmanes présente un paradoxe. Dès les origines, l’Islam se distingue en effet par l’absence d’intermédiaire entre le croyant et l’au-delà. Décliné sur un plan concret, les moyens de cette posture spirituelle devraient naturellement avoir pour corollaire l’absence d’intermédiaire entre le croyant et sa pratique religieuse.

Les théologiens musulmans se sont pourtant toujours imposés comme interprètes officiels des textes sacrés.

Dès le VIIème siècle, ces derniers ont codifié le jeûne du mois de ramadan selon les critères d’une société bédouine qui n’existe plus, même dans le Hedjaz. Est-il dès lors pertinent, au XXIème siècle, de continuer à lire et à mettre un pratique un texte selon les mêmes critères qui présidaient il y a quinze siècles ?

Si l’historicité du texte est à questionner, le principe même d’un mois de jeûne l’est tout autant. L’approche, qu’elle soit littérale, historique ou symbolique, plaide en faveur d’un effort personnel et individuel (ijtihad) pour mieux lier une pratique ancienne à une époque moderne.

Dans le texte

Selon le Coran, seul le témoin oculaire de la naissance du mois de ramadan doit jeûner. A aucun moment il n’est en effet question de déléguer cette possibilité à une autorité quelconque. Partout dans le monde musulman, des théologiens et des associations religieuses font néanmoins office d’intermédiaires entre le croyant et son culte en lui annonçant le commencement et la fin du jeûne autant que la façon de l’accomplir.

Dans la nuit noir d’un désert sans éclairage public, il était aisé à tout croyant d’apercevoir la lune. Dans une ville moderne baignée de lumière artificielle et située à des latitudes nuageuses, la lune se fait plus discrète. Or selon le texte, seul le témoin de l’apparition lunaire doit jeûner.

Si l’idée de faire communauté justifie une délégation de vision, non prévue par le texte, il semble que la volonté de conforter une autorité religieuse ne soit pas étrangère à cette liberté prise avec les écris sacrés.

L’injonction première de jeûner est en effet prise à la lettre, tandis que la nécessité d’observer personnellement le début du mois est devenue relative. Une incohérence de lecture rarement relevée sans doute par réalisme cultuel, peut-être aussi par paresse intellectuelle.

Le jeûne du mois de ramadan convenait à la première communauté musulmane en raison de sa possibilité matérielle d’observer la naissance du neuvième mois du calendrier musulman. Un mois de retraite et de prière pendant lequel le croyant se détache des réalités extérieures pour se concentrer sur des réalités intérieures.

L’affaiblissement du corps n’encourage en effet guère à l’activité. Le ramadan s’impose alors comme le reflet du dimanche chrétien et du sabbat juif. L’avantage de ces deux jours de repos tient en leur caractère hebdomadaire en phase avec une réalité sociale et économique. Leur observance trouve un ancrage de fait dans le quotidien des croyants qui s’y réfèrent, contrairement au ramadan qui n’est qu’un mois liturgique.

De ce fait, la rencontre d’un jeûne lunaire avec une un quotidien réglé sur un calendrier solaire peut présenter des difficultés d’inclusion dans le pacte sociétal. Si le mois de ramadan trouve en effet aisément sa place dans une société régie par un calendrier lunaire, la réalité est tout autre dans un monde dominée par le calendrier grégorien.

Le cas spécifique des régions polaires est symptomatique de ces difficultés rencontrées par une pratique fondée sur un postulat d’universalité. Plus qu’ailleurs, l’injonction de jeûner est en totale contradiction avec la nécessité d’observer tant la lunaison que le soleil d’ouverture et de rupture des journées de jeûne.

Les tentatives arbitraires d’aligner le jeûne de ces régions sur celui d’une latitude plus « ramadan compatible » est une fois de plus en contradiction avec la notion de libre arbitre du croyant sur lequel la prêtrise retombe en islam.

Dans l’Histoire

Le temps lunaire du Hedjaz au VIIème siècle n’a plus de rapport avec le temps solaire d’Occident et même d’ailleurs au XXIème siècle. Plus que jamais, la facilité rappelée par le Coran plutôt que la difficulté doit par conséquent pouvoir être évoquée dans le nouvel espace-temps du musulman d’aujourd’hui.

Or l’intemporalité comme l’universalité des commandements religieux ne se vérifie que si elle autorise la possibilité d’une lecture indépendante des matérialités géographiques et historiques d’une époque. Un argument qui plaide mécaniquement en faveur d’une plus grande cohérence de pratique avec son temps.

Il y a encore mille ans, le croyant pouvait s’abstenir de voyager pendant qu’il jeûnait. Mais ce n’est pas tant de la difficulté du voyage que le besoin d’orienter son esprit vers le monde extérieur pendant ce mois sacré qui est en jeu. Il ne s’agit en effet pas seulement d’un déplacement du corps mais également d’orientation de l’esprit.

Or pendant le mois de jeûne, la plupart des musulmans continuent leurs activités professionnelles. Leurs esprits continuent ainsi d’être absorbés par le monde sensible au lieu de s’orienter vers un voyage intérieur tel que le jeûne y invite nécessairement. Il est impossible de parcourir deux chemins à la fois.

Il n’est pas prudent de faire chuter pendant un mois complet l’activité économique de pays parfois en prise avec de graves difficultés sociales. Ne serait-il pas temps pour chaque musulman, individuellement, d’appliquer à son tour un certain réalisme cultuel à sa pratique rituelle comme n’ont pas hésité à le faire les gardiens d’un clergé officieux fait de professionnels du culte ?

Par comparaison avec un autre pilier de l’islam, la zakat – aumône légale – permet une meilleure répartition des richesses dans un élan de solidarité nationale. Il y a lieu de se réjouir de la parfaite cohérence de cette mesure sociale avec le concept d’Etat providence adopté par de nombreux pays dans le monde.

Il peut en être de même avec le pilier du jeûne. Si un horaire arbitraire peut être décrété pour des raisons géographiques tel que dans les régions polaires, pourquoi une telle mesure ne pourrait-elle pas être prise pour cause d’urbanisation, de cohésion familiale et sociale, ou pour des raisons professionnelles.

La simplicité de la pratique musulmane a fait le succès de l’islam. A chaque époque, il importe que cette simplicité soit renouvelée, comme une langue vivante qui renouvelle ses mots pour décrire des réalités nouvelles.

Sans culpabiliser de faire usage de sa propre raison, le musulman doit commencer par cesser de déléguer à d’autres le pouvoir d’interpréter son livre et de lui dicter les heures du lever ou du coucher.

Cette approche, moins juridique et matérielle, aura le mérite de nourrir et de renouveler la spiritualité mouvante d’une religion vivante et millénaire.

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