Touhami Abdouli : « Notre déficit est dû à une mauvaise estimation du marché économique africain »

Touhami Abdouli
Touhami Abdouli, Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères chargé des Affaires arabes et africaines
Un «Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères contribue à l’élaboration et la mise en œuvre de la politique étrangère du gouvernement conformément aux orientations et aux options définies par le Chef de l’Etat. La mission de Touhami Abdouli est de contribuer au développement des rapports d’amitié et de coopération avec les Etats étrangers et les institutions et organisations internationales à travers les multiples contacts qu’il entretient avec ses homologues.

Vous étiez Secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, maintenant vous êtes chargé des Affaires arabes et africaines. Y a-t-il des différences entres les deux fonctions ?

Il s’agit d’une répartition géographique des dossiers au sein du ministère des Affaires étrangères. Il est clair que la fonction est la même mais la nature des dossiers est différente compte tenu des charges et attributions que j’ai assumées auparavant et maintenant. Le plus intéressant c’est de savoir composer avec deux différentes mentalités.

La mentalité africaine, qui résulte de l’africanité, se base sur la fraternité mais l’européenne considère le « protocolisme » et parfois l’amitié. Donc connaître les mécanismes du fonctionnement de la mentalité, la culture et la civilisation africaines dans ses dimensions anthropologiques me facilite la tâche. Avec les Africains je me trouve « in culture » [NDLR : en phase] mais avec les Européens c’est la nécessité de l’assimilation.

Notre pays connaît actuellement un problème au niveau du tourisme suite aux attentats du Bardo et de Sousse. Les touristes occidentaux ont déserté la Tunisie. Quelles stratégies concrètes peut-on établir pour contrer ce problème ?

Les deux attentats terroristes du Bardo et de Sousse sont des coups très durs pour le tourisme tunisien. D’ailleurs, ce secteur était déjà en crise depuis la révolution de 2011. Et maintenant c’est un secteur sinistré. Le tourisme est un secteur important pour l’économie de notre pays. Il génère 7% du PIB et fait vivre 10% de la population tunisienne (environ 400.000 emplois directs) générant entre 18 et 20% des recettes de devises par an.

Avec ces deux attentats terroristes, il est clair que c’est le tourisme tunisien qui est visé. Des milliers de vacanciers ont annulé leurs séjours. Et face à ce problème, le gouvernement a annoncé le déploiement de plus de 1000 agents de sécurité armés pour renforcer la sécurité touristique, dans les hôtels, autour des plages et des sites touristiques.

En même temps, le ministère des Affaires Etrangères, que ce soit au niveau de la centrale et au niveau de nos missions diplomatiques à l’étranger, a engagé un plan d’action pour dépasser ce problème. Ici je souligne l’espoir logique et non « l’optimisme » politique.

On a parlé de faire appel aux Africains subsahariens pour sauver notre tourisme. Est-ce juste de considérer nos «co-continentaux» comme la sixième roue du carrosse (la cinquième étant les Tunisiens), alors qu’auparavant on ne les regardait même pas ?

Dès le début, on n’a jamais considéré les Africains subsahariens une sixième roue du carrosse pour sauver notre tourisme. Bien au contraire, le gouvernement actuel s’est fixé depuis février l’objectif du renforcement des relations avec les pays africains et le secteur du tourisme constitue l’un des secteurs prometteurs qui mérite d’être développé vu la potentialité du pouvoir d’achat élevé des Africains et la Tunisie pourrait constituer une destination de choix.

D’ailleurs afin de relancer le tourisme et d’encourager les déplacements entre la Tunisie et les pays du continent, il a été décidé de supprimer le visa d’entrée pour certains pays africains.

A propos de visa, fin avril, des médias électroniques, relayant mal l’information, ont annoncé la suppression, pour début mai, des modalités de visa pour six pays, dont cinq africains. A cette annonce, les Burkinabè ont afflué en masse et ont été refoulés en masse à l’aéroport Tunis-Carthage, avec un traitement inhumain par la police des frontières. Finalement, où en est-on avec cette histoire de visa ?

Officiellement, depuis le 23 juillet 2015, les ressortissants de sept pays ont été exemptés de visa d’entrée en territoire tunisien. Les pays concernés par cette décision sont : la Jordanie, l’Angola, le Burkina Faso, le Kazakhstan, le Mexique, et la Biélorussie. Les ressortissants de ces pays qui sont en possession d’un document de voyage en cours de validité et à la limitation de la durée de séjour à trois mois peuvent venir en Tunisie sans visas.

Ces mesures s’inscrivent dans le cadre de l’impulsion de la coopération bilatérale entre la Tunisie et nombre de pays frères et amis pour promouvoir le tourisme tunisien dans sa conjoncture difficile. Concernant l’affaire des ressortissants burkinabés refoulés en masse à l’aéroport Tunis-Carthage, il ne pouvait avoir de suppression de visa sans accord bilatéral.

Quels pays ont accepté la réciprocité ?

La suppression de visa d’entrée en territoire tunisien pour les pays cités au-dessus est une décision unilatérale prise par le gouvernement tunisien afin d’encourager le tourisme qui est un secteur stratégique pour notre économie et qui demeure toujours en difficulté surtout après les deux attentats terroristes. Ces pays n’ont pas encore procédé à la suppression de visa pour les ressortissants tunisiens désirant se rendre dans ces pays. Des démarches sont déjà engagées par le ministère des Affaires étrangères pour avoir la réciprocité.

N’est-ce pas au ministère de l’Intérieur de délivrer les visas ? Quel est donc le rôle du ministère des Affaires Etrangères ?

L’octroi de visa d’entrée en territoire tunisien pour les étrangers est le domaine de compétence du ministère de l’Intérieur par le biais de la Direction des Frontières et des Etrangers (DFE). Le ministère des Affaires Etrangères, à travers ses missions diplomatiques et consulaires à l’étranger, joue le rôle d’intermédiaire entre les citoyens étrangers et le ministère de l’Intérieur. Nos missions diplomatiques et consulaires doivent obligatoirement obtenir l’accord de la DFE avant de délivrer le visa.

Quelles sont nos missions diplomatiques sur notre continent (pays du Maghreb et Egypte) non compris ?

La Tunisie est représentée dans plusieurs pays africains. Nos missions diplomatiques en Afrique s’élèvent à huit ambassades : Pretoria, Yaoundé, Abuja, Dakar, Bamako, Addis Abeba, Kinshasa et Abidjan. Il s’agit d’une faible représentation diplomatique en comparaison avec nos pays voisins tels que le Maroc, l’Algérie et l’Egypte.

Notre «déficit» est dû à une mauvaise estimation du marché économique africain, au système de visa actuel outre les défaillances constatées en matière de protection des investisseurs et d’accompagnement financier. Actuellement, la présence tunisienne sur le continent africain se limite à des initiatives individuelles d’hommes d’affaires opérant dans le commerce international, les services, le bâtiment et les travaux publics.

Aujourd’hui, le gouvernement est conscient de l’importance du marché économique africain. A cet effet, il a été décidé de renforcer les représentations diplomatiques tunisiennes selon une stratégie qui est en cours d’élaboration pour assurer une meilleure représentation diplomatique. Bientôt nous finaliserons le plan d’action du gagnant-gagnant partenariat avec l’Afrique pour dépasser la forme classique de coopération.

La nomination des chefs de postes diplomatiques se fait sur la base de critères bien précis (la compétence et le profiling [NDLR : profilage], etc.). Un comité au sein du ministère des Affaires Etrangères est chargé de cette mission.

Avant de proposer un tourisme au marché africain subsaharien ne faudrait-il pas trouver une stratégie pour que la plupart des Tunisiens soient moins racistes et plus accueillants envers leurs frères de couleur ?

La Tunisie ne peut guère renier ses origines, elle a toujours fait partie de l’Afrique. La Tunisie est la tête de l’Afrique et il ne faut jamais confondre entre les tendances des malaises de l’histoire et le civisme des Tunisiens. D’ailleurs, la Tunisie a rayonné son nom Ifriqiya et elle a généré tout le continent africain, un signe de générosité, de tolérance et un symbole d’ouverture vers l’autre.

Les actes d’agression vis-à-vis de nos frères africains résidant en Tunisie sont inadmissibles et considérés comme des actes isolés qu’on ne peut tolérer. La Tunisie restera éternellement une terre de tolérance et de fraternité. Les Tunisiens sont connus par leur civisme et par un degré relevé d’instruction.

Il ne faut pas se leurrer, les Africains subsahariens sont très mal considérés chez nous : étudiants malmenés, insultes fusant aux passages de visiteurs venus de pays d’Afrique subsaharienne, diplomate sénégalais tabassé par la police, etc. Pensez-vous qu’une fois dans leur pays, ils donnent une bonne image de la Tunisie ?

Il ne faut jamais nier d’autres incidents, plusieurs diplomates tunisiens étaient agressés en Afrique. Donc c’est un phénomène. Mais, j’ai visité l’Afrique à plusieurs reprises et j’affirme que notre pays jouit d’une bonne image d’une jeune démocratie qui a réussi sa transition démocratique. Tous ces incidents que vous avez cités envers les Africains résidant en Tunisie n’ont pas d’impact direct sur nos relations avec les pays africains. Ce sont des comportements individuels et des actes isolés et le ministère des Affaires Etrangères est intervenu systématiquement pour surmonter les problèmes que vous avez cités.

Il ne faut pas oublier que la Tunisie est le 1er pays à avoir aboli l’esclavage en 1846. Depuis son accession à l’Indépendance, elle a également ratifié la Convention Internationale de toutes les formes de discrimination raciale en 1967.

A propos de ce diplomate sénégalais tabassé, à l’aéroport Tunis-Carthage, par la police, on a l’impression que l’affaire a été enterrée malgré un communiqué, il faut l’avouer, très diplomatique pour ne pas écrire laconique, promettant des sanctions contre les agents de sûreté. Or le ministère des Affaires Etrangères est-il apte à promettre des sanctions alors que les policiers dépendent du ministère de l’Intérieur ?

Ce n’était pas une crise, ni une affaire d’Etat, sauf si vous voulez le « setting fire Policy » [NDLR : «ajouter de l’huile sur le feu»]. Vous voulez le « show » contre la patrie, mais nous voulons l’entente et les arrangements pour l’intérêt des deux patries. C’est la différence.

L’affaire du diplomate sénégalais a malheureusement été trop médiatisée et la vidéo a largement été diffusée sur les réseaux sociaux pour une finalité, c’est de chasser in « dirty waters » [NDLR : en eaux troubles], mais malheureusement c’est contre la Tunisie.

Suite à cet incident, j’ai reçu l’Ambassadeur du Sénégal à Tunis, Khadidiatou Tall Diagne, et le deuxième conseiller à l’Ambassade, Ousmane Fall. Ils ont exposé les détails de l’incident dont il a fait l’objet à l’aéroport de Tunis-Carthage. Une enquête a été ouverte à ce sujet.

L’affaire faisait l’objet d’un suivi de la part du ministère des Affaires étrangères, qui n’a épargné aucun effort pour faire la lumière sur les circonstances de l’incident et déterminer les responsabilités. A la fin, je ne peux que vous dire que cet incident demeure toujours un acte «isolé» qu’on a pu dépasser avec nos amis sénégalais.

Pour attirer les touristes d’Afrique subsaharienne, il faut que notre compagnie nationale y mette du sien. Mais a-t-elle les moyens d’ouvrir d’autres dessertes sur notre continent ?

La mise en place d’une nouvelle stratégie visant le renforcement des flux touristiques, le développement du tourisme de santé et de shopping destiné au marché africain et l’ouverture de nouvelles lignes aériennes directes avec le continent africain sont les principaux objectifs que le Ministère des Affaires étrangères en collaboration avec d’autres départements est en train d’étudier.

Le ministère des Affaires étrangères ne peut qu’encourager la décision d’ouverture sur le marché africain, mais la décision finale revient au transporteur national (Tunisair).

Propos recueillis par Zouhour Harbaoui

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