Entretien avec le doyen Habib Kazdaghli : «Je regrette la complaisance de l’autorité de tutelle»

A quelques jours du verdict que le Tribunal de La Manouba doit rendre dans l’affaire du doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la La Manouba, accusé d’avoir giflé une étudiante dans l’exercice de ses fonctions, nous avons contacté Habib Kazdaghli qui a bien voulu répondre à nos questions.

Le Monde, dans son édition du 14 janvier, consacre un long article signé Isabelle Mandraud sur votre procès relatif à l’affaire dite du niqab. Elle évoque les différents épisodes de ce triste feuilleton tout en mettant l’accent sur votre manière plutôt courtoise de gérer cette affaire, mais aussi sur votre parcours universitaire et politique. Comment réagissez-vous à cet article aux allures d’hommage ?

Je crois qu’Isabelle Mandraud a suivi cette affaire depuis début décembre 2011 avec un article publié au quotidien Le Monde et suivi par d’autres. Elle a donc accompagné le dossier qu’elle maîtrise parfaitement. Elle a par ailleurs reçu les papiers de Habib Mellakh, notre collègue francisant, qui faisait régulièrement des comptes rendus sur les incidents qui ont émaillé la vie universitaire. Je considère qu’elle a mené son travail avec professionnalisme et objectivité. Evidemment, cela a des effets sur le moral, mais je dois dire que le soutien unanime de l’ensemble des collègues a été important pour moi.

Le verdict qui sera rendu le 17 janvier 2012 correspond au deuxième anniversaire de la Révolution. Ne trouvez-vous pas que ce procès est aux antipodes des objectifs de la Révolution dans la mesure où vraisemblablement la justice n’a pas fait preuve d’indépendance ?

J’estime qu’il y a deux aspects dans cette affaire. Il me semble que l’intervention du ministère de la Justice laisse croire à la continuité du fonctionnement de la justice telle qu’elle se pratiquait avant la Révolution. Il y a par conséquent une instrumentalisation de la justice. Dans cet ordre d’idées la requalification grave de la charge retenue, passible de cinq ans de prison, est incontestablement un signe négatif qui ne témoigne nullement d’une rupture avec l’ancien régime. Mais d’un autre côté, il faut dire que le juge a été tout à fait correct dans sa manière de gérer le dossier. Je pense qu’on peut parler d’une justice qui résiste. En tout état de cause, je demeure confiant dans la justice de mon pays. Le 6 mars, après l’irruption des deux étudiantes dans mon bureau, le procureur a bien constaté qu’il ne s’agissait pas seulement de saccage mais également d’une tentative de détruire des documents officiels.

Pensez-vous, monsieur le Doyen, que votre engagement politique à gauche a pesé en quelque sorte sur ce procès qui vous a été intenté ?

Je ne nie pas mon engagement politique que j’assume, mais à la faculté je n’agis qu’en tant que doyen. On a voulu dire que j’étais contre le port du niqab, cela est faux puisque les étudiantes sont libres de le porter au sein de l’institution. Cependant, elles doivent se présenter à visage découvert en cours et lors des examens. Il s’agit là d’un règlement intérieur instauré par le conseil scientifique de la faculté. J’ajoute que cette année, les épreuves se sont déroulées dans d’excellentes conditions. Nous avons deux étudiantes portant le niqab qui ont passé les épreuves sans aucun incident en montrant leurs visages. Au sein de la faculté nous ne faisons ni politique, ni religion, je tiens à le dire. Notre priorité est que l’université joue pleinement son rôle et s’acquitte de sa mission qui est la transmission du savoir.

Dans quel état d’esprit vous sentez-vous à deux jours du verdict ?

Je me sens totalement confiant. Encore une fois je fais confiance à la justice de mon pays même si je n’exclus pas des tentatives de son instrumentalisation. Faut-il préciser que le certificat médical du médecin accordant 10 jours de repos à l’étudiante qui a porté plainte a été jugé irrecevable. Il pose en effet un problème de forme et de contenu. Le médecin a reconnu d’ailleurs qu’il n’avait pas vu le visage de l’étudiante qui prétend avoir reçu une gifle. Selon des sources proches, le médecin aurait été auditionné par le conseil de discipline de l’ordre de médecin qui a contesté le rapport du médecin en question.

En définitive, dans cette affaire que beaucoup qualifient de «procès de la honte», auriez-vous des regrets ?

Mes regrets concernent à vrai dire l’autorité de tutelle. Sa complaisance face aux dépassements flagrants dont notre faculté a été le théâtre est incompréhensible. Vous savez, le métier de doyen est difficile et fragile. Et durant les épreuves qu’on a endurées l’année dernière, on n’a reçu aucun soutien de la part du ministre. Sauf peut-être pendant l’audience du 25 octobre 2012 quand le directeur de l’enseignement supérieur, que je connais depuis longtemps, a été présent. Lorsque je lui ai demandé s’il venait en tant qu’ami ou responsable de l’autorité de tutelle, sa réponse a été «les deux». Il se trouve que cela correspondait à l’absence du ministre qui était alors en pèlerinage à la Mecque. Alors est-ce coïncidence ou hasard ? Allez savoir…

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