Chedly Ayari et la ritournelle Nabli

« Je tiens à lui rendre hommage, pour cette stratégie que nous sommes en train de poursuivre actuellement »
C’est en ces termes que Chedly Ayari a rendu hommage à Mustapha Kamel Nabli. Mettez-vous à sa place lorsqu’il a reçu la Banque centrale de Tunisie dans les bras. On lui demandait de remplacer un de ses anciens étudiants et pas des moindres, pour avoir été brillant non seulement dans son cursus universitaire, mais également dans les différents postes qu’il a occupés, aussi bien en Tunisie que dans les institutions internationales et également, pour la qualité des études et recherches dont il a fait preuve, le long de sa riche carrière, comme en atteste d’ailleurs sa récente désignation en tant que meilleur gouverneur d’Afrique.

La condescendance d’un professeur émérite comme l’actuel gouverneur, c’est d’abord de ne jamais se renier ni renier ceux qui ont été ses élèves à qui il avait transmis son propre savoir. Il y a une éthique entre collègues et confrères qui sous-tend leurs relations. Critiquer son prédécesseur, c’est pour l’actuel gouverneur , mettre indirectement en doute ses propres compétences. Aussi a-t-il, par respect à lui-même d’abord, et par respect à son élève ensuite, reconnu en lui rendant hommage à radio Express FM, que son prédécesseur était le premier à mettre en route une stratégie corrective des points d’achoppements sur lesquels la BCT en particulier et le secteur bancaire en général ont buté, depuis les années 60. Mais, arrêtons-nous un instant sur cette date.

Voulait-il noyer le poisson?

Rappelez-vous, pendant les années 60, c’était Hédi Nouira qui gouvernait. Et il l’est resté plus que tout autre gouverneur pendant 12 ans. Pendant cette période, le dispositif bancaire était naissant tout autant que le dinar tunisien, et ce selon la formule à une époque où l’État, lui-même naissant, était « la providence » , le quasi seul employeur et/ou vis à vis. Ce n’est que vers les années 70 que le secteur allait tenter l’expérience des banques privées. Pour autant, le marché obligataire n’était approché que par l’État ou les banques publiques (BNA, STB, BDET…) et lorsque l’État se finançait auprès des banques il le faisait au taux zéro ou quasi zéro sur les réserves techniques de celles-ci. La Banque centrale imposait de son côté ses taux sans aucune discussion. Il n’y avait pas à proprement parler un marché qui fixait le taux de rémunération de l’épargne selon les forces naturelles de la loi de l’offre et de la demande (y en a-t-il vraiment un aujourd’hui?). En tout cas, cette politique s’est fracassée et le dinar avait été significativement dévalué à l’issue de cette décennie. Depuis, le dinar a presque toujours glissé et il y a de fortes « chances » que cela continue.

Comment voulez-vous que les banques prospèrent lorsque la politique du crédit était en outre celle que les pouvoirs publics fixaient en fonction d’une planification rigide, presque à la Russe. Il n’y avait ni crédit pour la consommation ni en-dehors des « recommandations ardentes du plan »…Cela a tenu un certain temps. On sait où une telle stratégie a abouti avec la première grande crise économique de 1969, celle qui a emporté avec elle la collectivisation des « années Ben Salah ».

Or, si beaucoup de choses ont changé depuis, rien n’a pu effacer les mauvaises habitudes dans ces banques-administrations, toujours corvéables à merci. Aujourd’hui après la razzia de Ben Ali, il n’y a plus rien à glaner ici, car elles remettent des bilans atteints de déficits chroniques. De deux choses l’une. Ou bien on les met en banqueroute ou bien on les garde. Or, il est hors de question que l’on mette en faillite ces banques restées publiques où des milliers de personnes travaillent, quand bien même au rythme du cahin-caha. Alors les garder? Pour ça il faut les nettoyer, les recapitaliser et les privatiser. Là, c’est une autre paire de manches!

Mais où est passé le big bang promis?

MKN avait déclaré dans un colloque organisé par l’IACE en décembre dernier à El Kantaoui qu’il comptait entreprendre un Big bang dans le secteur. Mais que voulait-il dire au juste?

Pour les autres expériences de Big bang dans le monde, c’est surtout ouvrir le métier à d’autres compétiteurs plus performants qui, notamment, viendraient en raider pour reprendre l’affaire, assainir, relancer et revendre si nécessaire sur le marché boursier… Avions-nous remarqué tout au plus, des nominations d’administrateurs parmi les actionnaires. Mais allez jeter un coup d’œil sur la « dynamique » bancaire publique, ne serait-ce qu’au comptoir vers 8h30′ du matin! C’est du pareil au même. La léthargie!

Est-ce la stratégie qui aurait été initiée par MKN et que C. Ayari a citée dans l’interview accordée à express FM? Peut-être! Mais en tout cas, il s’est gardé d’aller plus loin, se contentant de dire que l’autorité monétaire travaille avec et qu’il considère qu’il ne lui appartient pas de critiquer un politique en cours dont il fait remarquer que c’est quand même MKN qui a lancé le processus et qu’il n’y a aucune raison de le préjuger. Façon comme une autre de dire en demi-mot, que si cela échoue, ce n’est pas son affaire et qu’il faudrait, le cas échéant, poser des questions directement à MKN. Pourquoi?

Attendre 2013 pour juger?

Parce que C.Ayari a sa propre stratégie. Et c’est sur celle-là qu’il voudrait être le répondant. Dans un article qu’il a publié voici un an, jour pour jour (« commentaire sur 10 grandes idées…à propos de la nouvelle stratégie économique et sociale 2012-2016 ») le professeur Ayari a livré toute une stratégie de développement économique dans laquelle il s’exprimait, entre autres, sur le financement dudit développement. Il met particulièrement l’accent sur l’autofinancement par l’augmentation des capacités d’épargne, via celle des salaires et la rémunération nécessaire à sa mobilisation. Il ne néglige pas pour autant, le recours au financement externe, qu’il considère comme incontournable et qu’il faut développer. L’article qui est très riche en idées a passé en revue beaucoup d’aspects du développement projeté à horizon 2016.

Or, il y a quelque temps, il avait tenu une séance de travail avec le chef du gouvernement. Il a déclaré à l’issue de l’entretien qu’il était convenu avec lui, qu’il allait procéder à l’audit de tout le secteur bancaire pour connaître jusqu’au tréfonds ses maux, avant de mettre en route un processus adéquat, propre à le relancer en partant sur de bonnes bases et ce, à partir de 2013.

Mais déjà on voit le taux directeur reprendre des couleurs, et l’épargne qui hier avait fuit les banques vers d’autres niches d’investissement, parfois à risque comme la bourse, refluer vers les établissements de crédit pour les renflouer. Ce qui à terme, réduirait les tensions sur le marché monétaire. A-t-il déjà mis en route et en parallèle sa propre stratégie en attendant les rapports d’audit?

C’est que pour Ayari, les jugements de Standard and Poor’s ou Moody’s, s’ils sont utiles, ils ne sont pas pour autant une vérité absolue. D’autant que si la première agence de notation a attribué au secteur bancaire une note aux confins de l’exécrable (8/10) suite à la dégradation de l’économie au rang de « speculative », la seconde (Moody’s) maintient la Tunisie en « investment grade » qui signifie entre autres, que le secteur des banques n’est pas en si mauvais état que ne le déclare S&P’s. Mais comment peut-on se fier à des contradictions de cette taille ? Cette fois c’est un vieux loup qui est aux commandes. Et ce n’est pas la sémantique qui lui manque. Les interviewers l’ont-ils vraiment compris ?

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