« Violences » politiques

Dans les premiers jours de la Tunisie post 14 janvier, Ahmed Brahim et Maya Jribi ont été les premiers leaders politiques à avoir été empêchés de force de tenir leurs meetings (à Sfax pour le premier et à Jendouba pour la seconde). Le motif invoqué pour « justifier » l’interdiction d’un espace public à des acteurs politiques reconnus et à l’incontestable passé militant était leur participation aux gouvernements Ghanouchi I et II.

Que l’on soit d’accord ou pas sur la question de la participation de ces deux partis à des gouvernements non encore débarrassés de figures de l’ancien régime, un constat s’imposait déjà à l’époque : dans une Tunisie post révolutionnaire, dont le défi majeur est la mise en place d’un régime démocratique, le recours à la violence pour faire taire une opinion différente est un acte éminemment grave, fondamentalement antidémocratique, potentiellement punissable par la loi et engageant naturellement la responsabilité de l’État, ce dernier étant le principal garant du libre exercice des libertés politiques.

Dans l’ambiance surchauffée de l’époque, mis à part quelques voix indignées ici et là, le double épisode Jendouba – Sfax n’avait suscité qu’un intérêt minime… À la limite, n’était-il pas de bon ton de casser du PDP-Tajdid, par définition partie traîtresse de la cause révolutionnaire.

Malheureusement, ce qu’on avait présenté comme une «colère juste » des comités de « gardiens » de la révolution contre des partis catalogués comme « vendus » n’allait pas constituer une exception ; une bonne dizaine d’événements de ce genre allaient devoir se reproduire … et n’allaient pas toucher « l’axe du mal » PDP-Tajdid uniquement. Souvenons-nous, l’actuel président de la République, se croyant à tort complètement à l’abri du courroux des groupes révolutionnaires massés à la Kasbah, a fini par passer un très mauvais quart d’heure en se faisant houspiller, bousculer et même frapper au crâne par une foule censée le hisser sur les épaules.

Progressivement, la « dégagite » et les scènes de quasi-lynchage sont devenues quasiment l’instrument numéro un pour faire taire un adversaire politique ou encore débarquer manu militari un responsable fraîchement désigné.

À l’approche des élections, certainement pour faire bonne figure ou encore mesurant l’effet contre-productif de l’usage de la violence, les groupes les plus portés sur la violence (essentiellement d’obédience islamiste et non exclusivement, faut-il le préciser) décrétèrent unilatéralement une trêve qui allait tenir jusqu’à ce que les urnes rendent leur verdict (une nuance tout de même, deux meetings perturbés au Kram par le comité de protection de la révolution : celui du PDM et celui d’Ettakatol).

Toutefois, il n’a pas fallu attendre longtemps avant que l’on ne ressorte des placards l’arsenal servant à la bastonnade. Ivres de leur ras de marré électoral, les principaux chefs nahdhaouis, au lieu d’avoir le triomphe modeste, se laissèrent aller à des mots malheureux genre « les zéro virgule » ou encore les « sinistrés des élections ». Cette attitude particulièrement arrogante allait s’avérer être du pain béni pour la nébuleuse des groupes violents gravitant autour de la Nahdha. Ces propos triomphateurs ont été perçus comme une carte blanche, du genre «ils ne représentent rien, ils n’ont aucune légitimité, allez-y, vous pouvez casser à loisir du moderniste, et du gauchiste, bref tout ce qui a été balayé par les urnes ». Ce message à peine codé n’allait pas, nous le verrons plus tard, tomber dans l’oreille d’un sourd.

En résumé, la montée en première ligne de groupes salafistes ouvertement violents, l’affolement de la base nahdhaouie (reconvertie pour certaines de ses composantes en milices civiles) devant la multiplication des mouvements de protestation, l’émergence de deux entités clairement en opposition frontale avec le gouvernement ( le Front Populaire et Nida Tounes), le durcissement de la centrale syndicale, le climat de division fortement nourri par un personnel politique à la phrase blessante ou provocatrice, ont fait glisser le pays sur une pente très dangereuse …où la tentation du recours à la violence n’est jamais très loin.

Ainsi, en quelques mois, nous avons pu enregistrer quantité de réunions et de manifestations publiques finissant dans la violence intégrale (mention spéciale pour les salafistes champions toutes catégories dans ce domaine) : des sièges de partis ont été brûlés ou dévalisés ( y compris ceux du parti majoritaire dans un classique retour de manivelle), des locaux de l’UGTT souillés par des détritus, des intellectuels et des politiques agressés ( Rjab Magri, Youssef Seddik , Ahmed Nejib Chebbi , Lazhar Akremi, Jaouhar Mbarek , Hamadi Redissi , Zied Krichene et même le cheikh Mourou ou Khalil Zaouia).

Hier, c’était au tour de Brahim Kassas d’avoir droit à la désormais raclée réglementaire. Qui sera le suivant ? Personne ne peut vraiment le pronostiquer. Le processus semble désormais bien enclenché et ce n’est pas l’attitude volontairement démissionnaire de l’État, ni les postures irresponsables de certains politiques (quelques figures de l’opposition y comprises) qui vont arranger les choses. Pour faire cesser cette spirale de la violence, il est impératif que les politiques de tous bords laissent de côté les petits calculs politiciens et les enjeux de type électoral pour remettre de la sérénité dans le débat et réinventer ainsi le pacte républicain, le seul à même de garantir « le vivre ensemble». Il y a aussi cette tendance à minimiser les faits, à banaliser la violence, voire à la justifier, qu’il faut dénoncer chez les dirigeants : des phrases hors de propos du type : « la jeune femme était dans une situation contraire à la morale » ou « Kassas avait enlevé sa veste pour se battre » sont à bannir des déclarations des responsables.

Dans ce domaine, la responsabilité de la Troïka en tant que composante majoritaire est lourde. Car sans une attitude ferme et sans concessions de l’appareil de l’État face à tout acte de violence, fût-il négligeable, est incontestablement un appel d’air pour les extrémistes de tous poils. Or à notre grand regret, le bilan de la troïka est tout bonnement lamentable… mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Nous aurons peut-être des lendemains meilleurs si les auteurs des violences ayant visé Kassas et autres sont obligés de rendre compte de leurs actes devant les tribunaux. Entre-temps, continuons à lever le voile sur ces violences via une médiatisation responsable et tournant le dos au spectaculaire. Engageons un débat de société sur la violence et sur la dégénérescence du débat public. Et surtout, ne faisons pas dans les deux poids deux mesures dans la médiatisation de la violence : ce qui s’est passé à l’université de Jendouba et qui, en apparence, n’avait rien de politique n’est pas moins grave que la guerre du niqab qui s’est déclenchée l’année dernière à la faculté des lettres de la Manouba. Autrement dit, mettons du politique, au sens noble du terme, dans la réflexion sur des formes de violences qui, à première vue, n’ont rien à voir avec la politique.

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