Opinion – La vraie Révolution

On doit, tout d’abord, être d’accord sur un concept : « révolution ». La révolution de la Terre autour du soleil, c’est quand cette dernière effectue un tour complet autour de l’astre solaire marquant, du coup, la fin d’un cycle, d’une période, d’une année et le commencement d’une autre.
Si l’on permet un rapprochement entre la révolution « orbitale » et une révolution socio-économique, on ne peut que mettre à l’index le côté irréversible des deux phénomènes. Une révolution ne doit jamais revenir sur ses pas pour embrasser un passé révolu ou pour se figer éternellement dans le moment présent.

 

Le modèle français
En passant en revue les trois grandes Révolutions qui ont façonné l’Histoire de l’humanité ; la plus grande, la plus phénoménale, la première est la Révolution française qui avait fait table rase de toute une idéologie, toute une façon de gouvernance, toute une philosophe, toute une façon de voir le monde. L’ancien régime a sonné sa fin avec la prise de la Bastille, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Adieu la royauté, les faveurs, bienvenue dans le club des révolutionnaires : l’abolition des faveurs, y inclus les faveurs ecclésiastiques, la déclaration des valeurs de la République d’où la liberté de conscience et la gratuité et la démocratisation de l’enseignement ont annoncé une nouvelle ère. La laïcité est également un des grands acquis de la Révolution de 1789. Elle a su libérer l’État de l’hégémonie de l’institution religieuse. C’était un changement radical qui a façonné pas uniquement le visage de la France, mais également celui de toute l’Europe, voire de l’Humanité tout entière.

C’est ce qu’on peut appeler Révolution, un tour complet, une rotation de 180°. Après des siècles de recul, aujourd’hui, les historiens ne peuvent que s’incliner devant l’ampleur et la grandeur de cet événement en soulignant le rôle propulseur au courant d’idée, à la pensée logique, aux valeurs universelles, à la liberté de conscience et à l’esprit du progrès.

La Révolution russe
Le deuxième grand tournant, à mon avis, de l’Histoire moderne est la Révolution d’octobre 1917. Sa grandeur ne réside pas uniquement dans le fait de renverser un monarque (le tsar en l’occurrence) et sa substitution par des représentants du peuple, mais en un changement plus profond qui touche les racines mêmes de toute une société. Ce qui est nouveau et important c’est le fait d’accorder à l’homme ici bas la capacité d’atteindre le bonheur. L’homme n’est plus un pion à la disposition de la fatalité, mais le représentant même d’une humanité pour longtemps écrasée et qui se redresse finalement pour tenir son destin dans ses propres mains. C’est une question de changement de mentalité, si l’on voulait être plus facile à se faire comprendre. Je ne vais pas parler ici des dérives de la Révolution bolchévique. Des dérives, il y en a bien entendu, beaucoup même. Mais celui qui regarde la Russie après tant d’années de communisme, parfois même sanguinaire et violent, remarquera sans nul doute qu’elle va mieux, du moins dans le domaine de la recherche scientifique et technologique, au niveau même comportemental et sociétal. En la comparant aux pays arabes, on remarque que notre comparaison n’est pas uniquement invalide, mais pire encore, impossible. Pourquoi ? À mon avis c’est encore une question de mentalité. La Révolution a bien su modifier « le patrimoine génétique » des Russes ; et c’est exactement ça le rôle de toute vraie Révolution : modifier les idées, les us et coutumes du peuple. Mais dans quel sens ? Et en empruntant quelle direction ?

Le cas de l’Iran
On voit les conséquences catastrophiques de ce qu’on appelle la Révolution islamique d’Iran. Après 32 ans d’endoctrinement méthodique, une large fraction de la population iranienne est aujourd’hui tellement persuadée de ce qu’on lui inculque à l’école, à la mosquée et nulle part ailleurs qu’elle est prête à déclarer la guerre même à la science, si cette dernière contredit ou s’avère inconséquente avec ce qu’on lui a appris pendant de longues années.

Donne-moi deux institutions : l’école et les médias ; et je vais diriger l’opinion du peuple là où je voudrais. L’État iranien détient ces deux institutions depuis 1979 ; et malheureusement, il ne les utilise que pour consolider fanatisme et « ignorance sacrée ».

Mis à part le côté négatif de toute Révolution, ce qui importe vraiment ce sont les idées de ses acteurs. Revenons à la Révolution française qui avait eu pour instigateurs et précurseurs les écrits des philosophes des Lumières. Sa visée était donc bien claire et bien prévisible. Dès le début, progrès, égalité, prospérité, foi portée à la science étaient les mots d’ordre et l’objectif ultime de la Révolution. Il n’est donc pas étrange qu’une telle Révolution avec des fondements si solides et si universels a bien réussi à façonner la mentalité et la façon de réfléchir et de concevoir le monde de tout un peuple voire plus.

C’est ce que notre grand poète Aboul Kacem El Chebbi a savamment traduit à travers un fameux poème intitulé « La volonté de vivre » (Iradatou Al Hayet). La vraie Révolution doit apprendre au peuple la volonté de briser ses chaînes et de se lancer dans l’extraordinaire aventure de découvrir le monde et de le façonner en n’adoptant, pour système de pensée, que la créativité née du doute, de l’esprit critique et de la révision. C’est pourquoi on ne peut pas parler d’une Révolution qui part des dogmes (dogmes religieux y compris), la Révolution ne part que des valeurs.

Les Chinois
L’autre grande Révolution moderne est la Révolution chinoise. Une révolution culturelle. Il s’agit d’une mutation dans le vrai sens « évolutif » du terme. À la fin de la Deuxième guerre mondiale, la Chine n’était qu’un pays pauvre ou appauvri, rongé par l’analphabétisme, les épidémies et toute sorte de maux. Regardons maintenant la Chine à l’aube du XXIème siècle ; elle est classée en tête de liste presque dans tous les domaines : découverte et recherche scientifique, croissance, etc. Pourquoi la Chine a-t-elle réussi alors que tant d’autres pays arabes ont échoué. La réponse réside dans le nom même de la Révolution chinoise : CULTURELLE.

La Chine a su modifié le « code génétique culturel », si je me permets de le dire, de tout un peuple, elle a appris à ses citoyens d’avoir confiance en eux-mêmes, d’avoir confiance dans les capacités de l’homme à changer son vécu pour le meilleur, bref avoir de la volonté dont a parlé Chebbi.

Notre Révolution à nous
Revenons à ce qu’on appelle abusivement, à mon sens, les Révolutions arabes. Tout d’abord je ne suis pas d’accord avec cette nomination qu’on applique à tort à ce que vit la zone arabe d’incidents. De point de vue purement géométrique, on n’a pas encore fait un tour complet, une rotation pour pouvoir tourner la page et passer à une deuxième étape de notre Histoire nationale : on patauge toujours dans le marécage des idées reçues. Ce qui s’est passé dans notre pays ne peut pas être qualifié de Révolution, car une Révolution ne peut être spontanée. Toute Révolution, pour bien mériter son nom, doit être précédée d’un mouvement d’idées, de courants de pensées, tels que les diverses écritures d’écrivains et philosophes français du XVIIème siècle, d’écrivains russes à l’époque tsariste, des penseurs chinois précurseurs de la Révolution culturelle. En Tunisie, l’incident a commencé par un simple soulèvement paysan des gens affamés et humiliés jusqu’à l’os, un mouvement qui, très vite, a pris de l’ampleur, car, paraît-il, nous étions tout affamés et humiliés jusqu’au l’os. C’était donc un simple soulèvement qui a été savamment canalisé et dirigé par les puissances nationales marionnettes des puissances internationales, et ce, pour atteindre des objectifs qui ne sont, en aucun cas, les nôtres.

La morale de l’histoire c’est qu’on ne peut jamais parler d’une vraie Révolution tant qu’il n’y a pas : 1/ un terrain préparatif à la Révolution (penseurs, savants, philosophes, écrivains). 2/ une vue d’ensemble, un projet commun. 3/ une foi inébranlable dans les capacités de chacun de tenir son destin en mains. 4/ la conscience de la marche de l’Histoire (l’Histoire ne revient jamais sur ses pas.) 5/ L’adoption du principe du progrès (on ne fait pas une Révolution pour se replier sur soi-même. 6/ on ne doit, en aucun cas, avoir peur de l’intelligence, de l’esprit critique et de la liberté.

Finalement ce qu’on a fait, nous Tunisiens, peut être considéré comme un pas vers la Révolution et non pas la Révolution, car hélas, la vraie Révolution doit passer, avant tout, par les têtes pour se passer, après, des mauvaises têtes.

Kais AMRI

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