Les faux experts : L’ignorance peut être fatale

Tribune | Par Montacer BEN CHEIKH, Maître de conférences des universités

Après le changement de régime de 2011, nous avons eu droit à un essaim de prétendus savants de l’islam qui ont envahi les réseaux sociaux, les radios et les plateaux de télévision. L’essaim était orienté pour enrôler nos jeunes dans des guerres menées par procuration par des pays occidentaux contre l’Iran et ses alliés. Notre ignorance des enjeux géostratégiques a été fatale. Elle a été fatale à nos soldats assassinés lâchement à maintes reprises sur notre propre sol. Elle a été fatale aux civils Libyens, Irakiens et surtout Syriens qui ont été tués souvent par les enrôlés de prétendus savants islamistes.

Malheureusement, l’aisance d’accès aux médias de l’abrutissement global (radios et télévisions) a attiré un nouvel essaim ; celui des faux experts. Il suffit de s’autoproclamer « expert » sur Facebook et le tour est joué. Comme notre pays connaît une crise économique sans précédent, la voie royale pour passer à la télévision ou à la radio consiste à se présenter comme un expert en économie ou dans un domaine connexe. Le dernier en date à ma connaissance se présente comme un expert en intelligence économique. Je l’appellerai le 004. Il y a quelques années, j’ai accepté sa demande d’amitié sur un réseau social. Très vite, il se met à m’appeler via la messagerie du réseau social et puis finit par me demander mon numéro de téléphone.

Quand j’ai connu le 004, il se présentait comme « un acheteur » qui pouvait faire économiser des montants énormes à l’administration tunisienne… Quand il parle d’économie, c’est pour annoncer « le mur économique » sur lequel nous allons nous écraser, à moins que son savoir nous sauve. Je lis un de ses statuts dans lequel il fait des calculs non-économiques. Je ne réagis pas. Il m’envoie un lien vers ledit statut par la messagerie privée. Il perd patience et m’appelle. Je lui explique que son calcul est faux. Il insiste en me répondant que l’idée est bonne !

Pendant la campagne médiatico-facebookienne sur le pétrole tunisien, il a prétendu qu’il a en sa possession un dossier unique sur les hydrocarbures et les mines en Tunisie. Il aurait même été reçu par un ancien président de gouvernement qui s’intéressait au contenu de « son dossier ».

Plus tard, lorsque l’ancien gouverneur de la BCT a déclaré que la Tunisie se doterait d’un laboratoire de recherche sur les Blockchains un certain 16 novembre 2017, beaucoup de personnes s’étaient excitées à l’idée. Le 004 se met à vanter les mérites des blockchains et des crypto-monnaies. Ça me gave. Je rappelle qu’en réalité, la Banque des Règlements Internationaux (Bank for International Settlements) a adressé un courrier à toutes les banques centrales leur demandant d’examiner l’intérêt éventuel des monnaies digitales… L’ancien gouverneur avait présenté le projet comme étant le sien et il y a eu confusion entre les crypto-monnaies et les monnaies numériques des banques centrales (cbdg ou Central Bank Digital Currency).

Juste après cette excitation pour les crypto-monnaies, il se trouve que le Bitcoin a énormément perdu de sa valeur face au dollar américain en janvier 2018. Je le notifie à qui veut l’entendre et je rappelle que l’ancien ministre des finances du Royaume-Uni, Philip Hammond, a déclaré à la même époque que « le Bitcoin et les crypto-monnaies doivent être réglementés avant qu’ils ne deviennent suffisamment importants pour perturber l’économie mondiale ». Le 004 n’évoquera plus jamais le sujet.

Un jour où nous nous trouvions tous les deux à Tunis, il insiste pour me rencontrer afin de me parler de « sa présentation ». Après le déjeuner, il commence à me montrer ladite présentation. Je m’ennuis à mourir face au ridicule. Il me parlait d’inputs et d’outputs, moi qui ai fait ma thèse de doctorat sur la micro-économétrie de la production !!! En voyant mon irritation, il me dit : « là tu vas te rendre compte qu’en réalité je suis un acheteur ». Croyait-il vraiment que j’allais le prendre pour un économiste ? Ensuite, il me parle des industries 4.0. Il se trouve que, outre le fait que je sois un économiste, je fais du trading depuis de longues années et, donc, je suis à la seconde près tout ce qui touche aux marchés financiers. Il me demande comment on finance les projets de la technologie 4.0. C’en est trop ! Agacé face à autant d’ignorance sur le financement de l’économie, sur la nature de l’économie mondiale, sur la théorie de la production, etc… je décide de lui donner une mauvaise réponse : « C’est simple en fait. Les investisseurs viendront vers toi ». Je n’ai plus rien à faire en sa compagnie. Je le coupe au milieu de sa présentation, règle la note et invoque un rendez-vous chez le médecin. Bien qu’estomaqué, il tente une dernière fois de m’impressionner en me lançant : « J’ai le numéro personnel d’Elon Musk ». Je refuse même de le déposer en taxi.

Quelques mois plus tard, il m’appelle comme si de rien n’était. Il me pose les questions devenues habituelles sur l’avenir du dinar face à l’euro et sur les problèmes de la dette publique. Ensuite, il m’annonce que son projet de création d’une agence tunisienne d’intelligence économique dont il serait le directeur est en très bonne voie.

Avant le début de la campagne électorale, il m’annonce que tel candidat va devenir président. Il prétend que ce sont les « Américains » qui le lui auraient dit et s’empresse de rejoindre l’équipe de campagne dudit candidat. Il m’appelle pour m’informer qu’il lui a exposé son projet de création d’une agence tunisienne d’intelligence économique, projet qu’il avait déjà présenté entre autres à Rached Ghannouchi, lequel aurait été très à l’écoute !

Le candidat n’ayant pas passé le premier tour, le 004 lance sa propre campagne pour la création d’une agence d’intelligence économique sur les radios. Lorsqu’on annonce qu’il passera sur Express Fm, je me décide à écouter l’émission. Je ne vais pas commenter tout ce qui a été dit point par point. Trois éléments devraient suffire pour résumer l’interview.

Le premier élément concerne la fausse idée de la croissance exponentielle. Les industries 4.0 représentent un progrès technologique qui se traduira par un grand saut de la fonction de production. Autrement dit, la croissance ne va pas être le résultat d’une augmentation de la production le long de la même fonction de production, mais la fonction de production va changer en se déplaçant vers le haut. Ce sont là les bases de la théorie de la production que nous apprenons aux étudiants de la licence.

Le deuxième élément est relatif au discours de l’invité sur les industries « low cost ». Le 004 a hurlé en dénonçant la loi 72 comme étant « une loi criminelle ». Le monsieur ignore qu’à partir du milieu des années 1980, Thatcher et Reagan ont amorcé un nouvel ordre mondial que l’on appelle aujourd’hui la mondialisation. Avec la mondialisation, les pays occidentaux ont externalisé des industries et des services vers les pays où la main d’œuvre est peu chère. C’est typiquement ce qui s’est produit en Chine. A partir du début des années 1990, la Chine a commencé à sortir sa population de la pauvreté en recevant les industries des pays développés parce que sa main d’œuvre était très peu chère. Progressivement, la Chine est passée de l’usine du monde au marché du monde. C’est ainsi que la Chine est devenue la puissance économique que l’on connaît aujourd’hui. Autrement dit, derrière la main d’œuvre bon marché, il y a eu une politique économique. C’est cette politique économique qui a fait défaut à la Tunisie. Ce n’est donc pas la loi 72 qui est « criminelle », c’est plutôt l’ignorance des faits économiques majeurs qui est criminelle.

Le troisième point concerne le financement des industries 4.0 en Tunisie. Lorsque l’animateur demande à son invité comment financer lesdits projets, le 004 répond bêtement : « les investisseurs viendront », c’est-à-dire la mauvaise réponse que je lui avais donnée ! Pourquoi est-ce une mauvaise réponse ? S’il suffisait de créer une agence d’intelligence économique pour attirer les investisseurs, cela se saurait. Quel pays au monde n’aurait pas créé sa propre agence d’intelligence économique ? Voilà une personne qui s’autoproclame expert en intelligence économique et qui ne réfléchit même pas !

Au bout de plusieurs semaines voire de plusieurs mois de patience, j’ai décidé de dénoncer cet essaim de charlatans. Répandre la médiocrité et les fausses expertises à travers les médias nous a déjà coûté très cher. Il faut y mettre un terme. Quand on a des compétences scientifiques, on ne va pas les exposer à une personne comme Rached Ghannouchi, d’autant plus que ce dernier n’avait strictement aucune fonction gouvernementale. On va rencontrer Ghannouchi quand on a un tout autre type de « savoir ». Quand on a un savoir scientifique, on le présente à la communauté scientifique ! Enfin, quand on a marre de son train de vie en France, il ne faut pas jouer aux charlatans en Tunisie pour le changer.

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