Regards sur les Italiens de Tunisie par Daniel Passalacqua

Regards sur les Italiens de Tunisie par Daniel Passalacqua

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 Natif de Tunis, Daniel Passalacqua appartient à une famille italienne installée en Tunisie depuis le dix-septième siècle. Mémoriaiste de la collectivité italienne en Tunisie, Passalacqua a présenté samedi 7 décembre une conférence sur la mémoire italienne de Tunisie. Le texte suivant constitue l’un des axes majeurs de cette conférence présentée à la station d’art B7 L9 à Bhar Lazreg.

Des questions me sont fréquemment posées par des amis ou de simples connaissances, surtout par des tunisiens, soucieux de découvrir des pans de l’histoire de la Tunisie et d’en savoir davantage sur la collectivité italienne et sur sa composante sicilienne.

Celle-ci était devenue numériquement importante à partir des années 1880 lorsque, après la réorganisation régionale et la création de nouvelles obligations voulues  par le pouvoir central royal   après l’unité d’Italie en 1860 sous le règne de la dynastie des Savoia (Rois du Piémont et de Sardaigne, devenus Rois d’Italie), qui n’avaient pas répondu aux attentes des couches modestes de la population. Celles-ci avaient poussé des millions de méridionaux à émigrer vers les Amériques, la France, la Belgique, le Constantinois, la Tunisie, mais même l’Italie du  Nord, en y apportant la main d’œuvre dont ces régions avaient un grand besoin, indispensable à assurer le développement industriel en cours.

Ces émigrants représentaient toutes les classes sociales, mais bien évidemment ceux des classes les plus modestes étaient de loin majoritaires et constituaient le fort noyau des manœuvres et ouvriers manuels partout où ils allaient.    En ce qui concerne l’émigration sicilienne, je suis convaincu qu’elle a été trop importante pour être motivée uniquement par des raisons économiques, et que ces flots comprenaient un nombre non indifférent d’intellectuels poussés par des raisons politiques ou d’artisans de haut niveau,  dotés d’une solide instruction, ayant fait le choix de quitter leurs activités ou leurs biens pour aller tenter leur chance ailleurs.

Il y a toujours eu en Tunisie, depuis des temps immémoriaux, des noyaux de sujets de diverses principautés italiennes  ayant créé des comptoirs le long des côtes, consacrés principalement aux produits de la mer  ou au commerce des céréales. Tunis comportait une communauté d’une certaine importance, installée dans la ‘’zone franche’’, devenue rapidement plus importante au début du 19ème siècle par l’arrivée de très nombreuses familles de juifs livournais de haut niveau culturel ainsi que de réfugiés politiques venant principalement du centre-nord d’Italie.

Le choix de la Tunisie par certains siciliens comme destination plutôt que les Amériques était sans doute dû à la grande proximité, au nombre de personnes qui y parlaient italien, ou tout au moins un jargon qui y était très proche, la langue franche, ainsi que pour la grande similitude du climat, qui permettait la culture de la vigne et des agrumes avec lesquelles beaucoup d’entre eux avaient une grande familiarité.

Il est intéressant de considérer le cas des vignerons venus de Pantelleria, dits ‘’panticci’’ ou ‘’panteschi’’. Forts de leur savoir-faire agricole et vinicole, beaucoup d’entre eux sont arrivés en Tunisie pour travailler pour autrui en tant qu’ouvriers puis, à force de sacrifices et de labeur incessant, ils ont commencé par acheter un petit lopin de terre qu’ils ont fait fructifier, en l’agrandissant progressivement par l’achat de terrains incultes limitrophes.

Une fois défrichés et plantés de ceps nobles, ces ‘’panteschi’’ sont parvenus à la sueur du front à se trouver à la tête de superbes vignobles (souvent qualifiés de ‘’californiens’’) qui ont fait le charme et la gloire de Grombalia, de Bou Arkoub et de maintes autres zone du Cap Bon et d’autres lieux. Les ‘’anciens’’ parmi mes lecteurs en auront certainement  gardé  le souvenir.

Par ailleurs, il paraîtrait que la proximité entre les deux rives aurait fait sembler le départ comme moins définitif. En outre, l’embryon de collectivité qui vivait en parfaite harmonie avec la population tunisienne a probablement dû constituer un élément de plus grande attractivité.

Cette collectivité a eu tendance à se renforcer et à devenir rapidement attrayante pour des candidats à l’émigration de plus en plus nombreux.

La ville de Tunis, qui est la seule pour laquelle j’ai pu trouver des chiffres surs, aurait compté vers la fin des années 1870 entre 40 et 50 mille habitants, dont au moins 4 mille italiens.

 

Le recensement de 1906 donne les chiffres suivants : population de Tunis et alentours  = 400.024 habitants, dont  52.076 italiens, 18.626 français, 5.000   maltais. La  population globale du pays était de 1.900.000 habitants, dont 1.703.142 tunisiens musulmans, 64.170 juifs tunisiens, 81.156 italiens, 36.610 français, 10.330 maltais, ainsi que des   grecs, des espagnols, etc.

 

Cette collectivité grandissante  avait apporté une considérable contribution au développement de nombreux pans de l’économie du pays, dont celui de la viticulture comme dit plus haut, et de l’agriculture en général, du commerce, de l‘industrie, mais également dans les professions libérales.

L’apport des médecins et des pharmaciens italiens notamment a été très important à partir du début du 19ème siècle, lorsque les Beys ont encouragé leur venue, pour   être les premiers bénéficiaires de leurs services. Il me semble bon de citer qu’en 1835 le Bey nomma le Docteur Lumbroso ‘’Directeur Général du Service Sanitaire’’

Dans le premier tome de la collection intitulée la ‘’Mémoire de la Collectivité Italienne de Tunisie’’, Silvia Finzi a consacré un long article fort exhaustif  et abondamment documenté sur ‘’Médecine et médecins italiens en Tunisie’’, d’où il ressort qu’un nombre important de médecins bénévoles ont pris l’initiative de créer un premier hôpital  à Tunis, inauguré le 18 décembre 1890. Les besoins allant grandissant à cause des vagues de siciliens qui arrivaient, un deuxième hôpital plus grand et très moderne pour l’époque fut construit    à  Bab El Fellah, qui a été inauguré le 15 mars 1900. On lui avait donné le nom de ‘’Giuseppe Garibaldi’’.

Au cours des années ’30, le vieillissement  des structures, devenues également trop exigües, fut à l’origine de la construction en 1938 d’un nouveau bâtiment ultra-moderne, qui fut exproprié le 25 mai 1944 par les Autorités du Protectorat. Il est devenu l’Hôpital Habib Thameur depuis l’indépendance. Je garde le souvenir du nombre de personnes qui continuaient à l’appeler ‘’el spitar talien’’ jusqu’aux années 1970.

J’ai relevé sur cet article qu’en 1933 le nombre de médecins italiens en Tunisie était de 125 sur un total de 344, alors que les pharmaciens étaient 57 sur un total de 108.

A noter que la première officine a été ouverte à Tunis en 1846 par Moshe Moreno, arrivé de Livourne à la demande de la communauté des ‘’Grana’’, encouragée par le Bey.

Un autre apport, loin d’être négligeable, a été celui de la forte présence d’architectes italiens dans l’architecture des années 1900 à 1940, qui ont œuvré à l’introduction et au succès de l’ ‘’Art Nouveau’’ d’abord et de l’ ‘’Art Déco’’ ensuite. De nombreux témoignages éclatants peuvent encore être admirés à l‘Avenue  Bourguiba, à la Rue Charles de Gaulle, à l’Avenue de Carthage, à la Rue Ibn Khaldoun…..

 

Je ne suis pas un historien, et il serait souhaitable qu’un professionnel se penche  sur ce sujet, mais je pense – en ayant vécu profondément immergé pendant des décennies dans le monde de la collectivité italienne, de la société tunisienne musulmane et juive, comme de toutes les autres collectivités demeurant dans ce Pays – être en mesure de transmettre des informations et proposer des sujets de réflexion qui pourraient être utilement exploitées par ceux dont c’est le métier.

Je me pencherai d’abord sur la communauté sicilienne au sein de la collectivité italienne, pour mettre en relief la complexité de sa nature et de ce fait m’inscrire en faux contre la tendance à en avoir une vision misérabiliste, alors que c’était dans un  effervescent ‘’melting pot’’, un extraordinaire  creuset culturel et social  que vivait la grande majorité de la dite collectivité.

Ce faisant, il me parait indispensable de tenir compte des énormes différences qu’il pouvait y avoir entre un citadin (et surtout un ‘’tunisois’’) et un natif et résidant dans les villes de province, ou encore un agriculteur fixé dans sa campagne (sans que ce classement

puisse avoir la moindre consonance discriminatoire). Il me parait évident que mon témoignage soit bien différent de ceux nombreux d’autres italiens ayant connu des expériences et dans d’autres milieux que moi, justement du fait de mon état  de citadin, né en banlieue nord et ayant vécu toute ma vie entre elle et la capitale,

Si les siciliens étaient probablement majoritaires depuis la fin du 19ème siècle, tous ne vivaient pas de la même manière leur ‘’sicilianité’’, beaucoup d’entre eux, cultivés et parfaitement bilingues, sinon trilingues, n’ayant plus aucune attache en Sicile, quittée depuis deux ou trois ou plus  générations, ne parlaient nullement le sicilien. Pourvus de leur ‘’Maturità’’ ou de leur ‘’Baccalauréat’’, nombreux étaient ceux qui allaient poursuivre leurs études supérieures en Italie ou en France, d’où ils revenaient nantis d’un beau diplôme en médecine (Dr Burgarella, Schiano, Triolo, Busacca, Piraino, etc.etc.),  ou en droit, ou en ingénierie, ou encore une maîtrise en lettres (je citerai les quatre professeurs de français et d’arabe que j’ai connus, qui enseignaient ces deux langues, obligatoires dans les écoles italiennes depuis la 4ème élémentaire, correspondant à la 8ème  française, : MM. Salmieri, Gandolfo, Messina, Giaimo).

Ceux qui ne pouvaient pas prétendre accéder aux études supérieures, avaient dans les si nombreuses écoles italiennes  existantes à Tunis (ainsi qu’à Sousse et à Sfax) d’amples possibilités d’obtenir le brevet ou des diplômes professionnels (en ‘’contabilità – comptabilité’’ par exemple), ou pouvaient acquérir une solide formation dans les ateliers de si nombreux artisans émérites. Sans compter tous ceux qui se consacraient à la musique et qui,  dès la fin du 19ème siècle, allaient permettre de constituer à Tunis divers orchestres symphoniques; entre 1930 et 1938 il y avait à Tunis trois orchestres,  l’Orchestre Municipal comprenant plus de 80 musiciens très majoritairement italiens,  celui du Conservatoire de la Dante Alighieri créé par Tito Aprea, qui comprenait 45 musiciens exclusivement italiens, celui du Palmarium, dont l’effectif était également de 45 musiciens, majoritairement italiens.

Et bien entendu les professeurs qui les avaient formés, parmi lesquels je ne citerai que les plus renommés, MM. Venezia (auteur de nombreux ouvrages didactiques, trompettiste réputé) et Strino (violoniste).

Et que dire des siciliens créateurs de sociétés industrielles de tout premier plan, faisant

naître le respect unanime (je citerai dans l’industrie alimentaire les conserveurs Ficano, Salsedo, mon propre père, qui avait créé en 1939 la première conserverie de poisson bleu en Tunisie, les fabricants de pâtes Gandolfo, Strazzulla…..), d’entreprises de bâtiment, d’importantes maisons de commerce, de grandes épiceries (les 2 frères Collini…), de grandes et réputées pâtisseries (Paparone  –  Garza – Letizia – Angelica….)…………..

Il faut également considérer  les si  nombreux artisans italiens, majoritairement siciliens (tourneurs, fraiseurs, mécaniciens, fondeurs, plombiers, menuisiers, ébénistes, etc.etc.), les petits commerçants, les ouvriers du bâtiment, qui probablement continuaient à parler sicilien entre eux et en famille (mais attention, un sicilien réinventé, comprenant de nombreuses expressions tirées de l’arabe ou du français, dont voici deux exemples éclatants : zibbola, du tunisien ZEBBLA; rotolo, du tunisien RTAL , etc.etc., ce qui leur a valu de gros problèmes lorsqu’ils ont été contraints de s’installer en Sicile ou sur le continent après 1956)  mais qui avec moi parlaient surtout en français. Ces gens-là, dans l’ensemble plutôt modestes mais parfois jouissant d’une certaine aisance, vivaient ni plus ni moins comme le faisaient  leurs homologues en France ou en Italie et n’étaient pas vraiment à plaindre. Ils constituaient une force vive du Pays, dont les autorités d’après l’indépendance se sont privées.

Seuls étaient évidemment à plaindre ceux appartenant au prolétariat, pour la plupart ouvriers non spécialisés et femmes de ménage, qui vivaient chichement généralement dans la Médina, dans des oukalas, en étroite symbiose avec des familles musulmanes de même classe sociale. Leur manque de formation ou d’instruction constituait un blocage rédhibitoire à toute évolution positive de leur situation matérielle. Mais que je sache ils ne constituaient pas un nombre significativement important. Ce sont eux et les petits artisans qui ont immédiatement énormément souffert de l’évolution de leur situation en Tunisie dès 1958-1959, ainsi que de leurs conditions de réinsertion en Italie.

Je  ne voudrais pas qu’on considère séparément les divers groupes qui constituaient cette collectivité : siciliens, sardes, calabrais, napolitains, toscans ….. mais à l’instar de ce qui se passait dans la Métropole, comme une entité nationale, dans le respect des différences découlant des caractéristiques régionales de chacun.

Caractéristiques qui d’ailleurs allaient en s’estompant à cause de la ‘’francisation’’ intellectuelle et comportementale croissante, survenue surtout après la fermeture des écoles italiennes en mai 1943 par les autorités du Protectorat (mesure accompagnée de la mise sous séquestre des biens, de l’internement en camps de concentration de très nombreux adultes, et de l’astreinte au ‘’Travail Obligatoire’’ pour les plus jeunes), ainsi que de l’immersion dans le monde tunisien dans lequel beaucoup vivaient.

De toute manière, les problèmes qui surgissaient frappaient toute la collectivité dans son ensemble, et non un groupe plutôt qu’un autre.

Enfin, pour conclure ce paragraphe, je voudrais dire croire que  nous avons tous grandi dans une italianité idéalisée (du moins en ce qui concerne notre famille, celles qui  nous entouraient, et ma génération), sans le moindre esprit de clocher.

 

J’aborderai maintenant un  élément important de cette collectivité qui aurait mérité d’être attentivement exploré. C’est celui du ‘’melting pot’’ qu’elle subissait profondément du fait des mariages, qui n’étaient plus forcément célébrés entre siciliens, ou sardes, ou calabrais, ou toscans, mais souvent entre membres des diverses communautés et religions.

Quels exemples  plus éclatants que ceux de ma famille et de celle de mon épouse.

Je vais commencer par celle de mon épouse.

C’est l’arrière grand-père qui est arrivé à Tunis avec sa famille avant l’instauration du protectorat, en provenance de Favignana,  où ses ancêtres, originaires de Naples, s’étaient installés vers la fin de 18ème siècle à la demande de leur employeur, la famille Florio. Il ne m’a pas été possible de déterminer  les raisons qui l’ont poussé à émigrer. Son fils Nicolo’, né à Tunis, a épousé une maltaise, dont il a eu 9 enfants. Deux oncles à mon épouse ont épousé des françaises de souche, un autre une ‘’Perugina’’, un autre une sicilienne, deux tantes des siciliens (tous trois natifs de Tunis), quant à mon beau-père (né en 1901), il a épousé la fille d’une famille originaire de Naples (propriétaire d’une célèbre pâtisserie, la ‘’Turandot’’, installée au tout début de la Rue Jemaa Ezzitouna, disparue au début des années ’80). Personne dans ce noyau familial ne connaissait le sicilien.  Par ailleurs, la sœur cadette de ma belle-mère avait épousé un ‘’panticcio’’, issu d’une importante famille de viticulteurs et vinificateurs ; leur fils avait épousé une maltaise et leur fille un piémontais connu à la fac à Rome.

Venons maintenant à ma famille.

1°) Côté paternel : tous ‘’purs’’ siciliens, venus de Marsala. Mon grand-père, ébéniste de grand talent, avait subi le contrecoup négatif de son engagement politique (il était socialiste) et avait décidé de quitter la Sicile (tout comme le firent son frère  cadet, allé  à New York, et ses cousins allés à Buenos Aires).  Il vint donc en exploration à Tunis en 1896, trouva rapidement du travail et estima que son installation ici aurait été opportune. Il ramena alors en 1900 toute la famille, épouse, 5 enfants et armes et bagages. Mon père avait 8 ans, il termina sa scolarité élémentaire à Tunis puis entama celle secondaire au Lycée Umberto  1° de Bab Jedid. C’est je crois à cette époque-là que mon grand-père ouvrit son propre atelier, en suscitant bien vite l’intérêt de la clientèle par la grande qualité de ses réalisations. J’en ai encore quelques-unes à la maison, de véritables chefs d’oeuvres.

Ma grand-mère ne parlait que sicilien ; mon grand-père par contre parlait un parfait italien (que mon  père qualifiait de ‘’très riche’’), et n’a jamais parlé autrement qu’en italien avec mon frère et moi-même. Je garde des souvenirs précieux, lorsqu’il nous prenait tous deux sur les genoux, à Radés, dans le jardin qu’il y possédait et qu’il soignait amoureusement, et qu’il nous récitait pendant des heures des passages entiers des  ‘’Promessi  sposi’’,  de  l’ ‘’Orlando  furioso’’,  de  la  ‘’Gerusalemme  liberata’’  ou  de

la ‘Divina Commedia’’, qu’il connaissait par cœur. J’ai entendu le qualifier être un ‘’artisan lettré’’, comme il y en avait tant.

Je n’ai jamais entendu mon père parler en sicilien, qu’il devait toutefois connaître; il maitrisait aussi bien la langue italienne que celle française, et parlait de manière suffisante l’arabe tunisien pour être compris dans son activité professionnelle.

J’ai épousé une italienne (comme on le déduit de ce qui précède), née à Tunis, titulaire d’une maîtrise de langue française, qu’elle a enseigné pendant de longues années à des centaines de jeunes tunisiens, en amenant un grand nombre d’entre eux à poursuivre des études universitaires.

2°) Côté maternel : nous sommes là en plein ‘’melting pot’’. Mon grand-père, sicilien de Licata, était venu à Tunis en ‘’touriste’’,  je crois en 1897, pour rendre visite à un oncle paternel, auquel il était très attaché, avant de se rendre à New York, où il avait été recruté comme maître-coupeur par un grand couturier de la place. Il renonça à ce projet car, ayant connu ma grand-mère, il en tomba amoureux, l’épousa en 1898, commença à travailler comme coupeur chez les Frères Attias, qui avaient un magasin très renommé à l’Avenue de France, à l’enseigne ‘’La Régence’’ (le magasin existe toujours, bien entendu il a changé de nom en  1956), puis s’établit à son compte, en devenant très vite un des deux tailleurs les plus réputés de Tunis (détail amusant, les deux se faisaient face à la Rue d’Alger et leurs familles étaient très liées).

Je ne l’ai jamais entendu parler en sicilien. Il parlait en italien avec sa femme, ses enfants et avec mon frère et moi. Il avait appris le français, qu’il parlait avec un  fort accent.

Ma grand-mère, née à Tunis en 1879, était fille d’un sicilien originaire de Trapani,

entrepreneur en bâtiment de père en fils, dont la famille semble s’être installée ici à la fin

du 18ème, tout début du 19ème siècles, à la demande de familles de la haute société, peut-être

même de princes, pour bâtir leurs demeures, et d’une descendante de ‘’tabarchini’’ dont la

famille était revenue à Tunis de Carloforte vers la moitié du 18ème siècle. Les familles de

‘’tabarchini’’ (c’est-à-dire de génois installés à Tabarka et qui en avaient été chassés en

1705 par Houssine Bey) dans ce cas étaient nombreuses et leurs hommes ont souvent joué

un rôle important dans la hiérarchie des fonctionnaires beylicaux. Ma  grand-mère me

racontait que son grand-oncle par alliance Bartolomeo Rosso  était commandant du port de

la Goulette lorsque le protectorat a été instauré en 1881 et que les autorités l’ont gardé à ce

poste quelques années encore. Ma mère, née en 1901, se souvenait l’avoir connu vers la fin

de sa vie. J’avais vu dans mon enfance une photo de grand format de lui, en grand

uniforme d’apparat, la chechia avec gland sur la tête. Il avait grande allure.

Malheureusement, nous ne l’avons pas retrouvée au décès de ma grand-mère, survenu

en 1963.

Le frère de mon arrière-grand-mère avait épousé une fille Trionfo, riche famille juive originaire de Gènes, propriétaire d’un grand magasin d’instruments de musique à l’Avenue de Carthage (disparu dans la fin des années 1950), ainsi que copropriétaire avec M. Palomba (napolitain)  du Théâtre Rossini de 1902 à 1924-25 (ce théâtre de 1600 places, destiné à l’opéra, se trouvait à l’Avenue Jules Ferry, faisant angle avec la Rue Thiers – aujourd’hui Avenue Habib Bourguiba et Rue Ibn Khaldoun ; les lieux sont occupés par le Cinéma Palace).

La sœur ainée de ma mère avait épousé un maltais en premières noces, puis après son veuvage un  haut fonctionnaire français ; ses deux frères avaient épousé des françaises métropolitaines ; trois cousines avaient épousé un professeur français en poste à Tunis et deux frères italiens de confession juive, originaires de Livourne, issus de famille émigrée entre 1840 et 1850.

 

Mon frère et moi sommes bilingues depuis le berceau, et il en était ainsi pratiquement de même de tous nos amis italiens et d’une large majorité des membres de la collectivité pourvus d’une certaine culture. Nous avons commencé notre scolarité dans les écoles italiennes, si nombreuses à Tunis (où, comme déjà dit,  l’enseignement du français et de l’arabe était obligatoire à partir de la 4ème élémentaire), puis sommes passés dans des lycées français après la fermeture et la confiscation de nos écoles en 1943 (en ce qui me concerne

Lycée Carnot, 2nde, 1ère puis terminale Sciences Ex). Mais même avant ce changement d’écoles et d’enseignement,  la langue française devenait de plus en plus prépondérante, ne fut-ce que pour communiquer avec nos si nombreux amis (garçons et filles) tunisiens, musulmans et juifs. Avec les amis musulmans nous n’avions alors pas appris un seul mot

d’arabe, ils parlaient français aussi bien sinon mieux que nous. Pour ma part j’avais, comme tous mes camarades de même âge, étudié l’arabe à l’école italienne pendant 5 ans,  ce qui m’a permis de savoir l’écrire et le lire d’une manière relativement correcte mais sans l’avoir jamais parlé dans mon enfance ou dans mon adolescence. Dès le début de ma vie professionnelle j’ai dû apprendre  le ‘’tunisien’’.

 

Au printemps 1986 un client, personnage influent du monde Bourguibien, qui avait fait appel à mes services pour résoudre un délicat problème de traitement des eaux qu’il avait, m’avait posé une question, qui m’avait surpris et embarrassé à la fois : pourquoi tellement d’italiens avaient quitté la Tunisie et continuaient à le faire ???

C’était alors un sujet ’’politiquement incorrect’’ ça l’est sans doute aujourd’hui encore.

J’ai pris mon courage à deux mains et ai abordé largement le sujet. Je reprends ci-après les termes et les détails de mon propos, en l’élargissant pour que le lecteur d’aujourd’hui, 33 ans plus tard, puisse avoir une meilleure vision de la brulante question.

Que je sache, personne ne s’est penché sur les raisons qui ont poussé presque tous les italiens (ils étaient au moins 100 mille à l’indépendance et encore 87 mille vers la fin des années ’70), ainsi que les citoyens d’autres nationalités, à quitter le pays après l’indépendance.

Il était évident qu’un  certain nombre d’ ‘’étrangers’’ devait le faire (policiers, gendarmes, fonctionnaires), mais cela ne l’était pas pour la plupart des italiens, maltais, grecs, mais même de beaucoup de français natifs du pays et y résidant depuis des générations.

L’indépendance avait été accueillie favorablement par la plupart d’entre eux, prêts à apporter leur contribution, leur énergie, au développement  de la Tunisie.

Nombreux avaient été les italiens qui étaient convaincus que rien n’aurait changé

défavorablement  pour eux,  bien au contraire : ils étaient ‘’étrangers’’ porteurs d’une carte de séjour sous le protectorat, ils le demeuraient dans un  pays indépendant. Ils espéraient même que leur situation ne puisse s’améliorer.

Ils ont assez vite déchanté, car cela ne paraissait pas convenir aux nouveaux dirigeants, qui souhaitaient s’en débarrasser, contre l’avis du Président Bourguiba au début ; puis, il a laissé faire. C’est ainsi que de nombreuses mesures limitatives de la liberté de travail et d’entreprise ont été prises, dont la plupart se sont révélées masochistes.

 

Commençons par le décret de 1959  interdisant l’accès à l’apprentissage aux non tunisiens, même à titre gratuit. Coup  de foudre pour tous les artisans, grands et petits, qui formaient leurs enfants dans leur atelier. La panique s’est emparée surtout des toutes petites gens, qui ont alors cassé à la masse leur matériel (souvent désuet, mais encore très efficace entre leurs mains), car il aurait été invendable sinon  au prix du kilo de fer, et ont fui la Tunisie avec leurs valises en carton attachées par de la ficelle, en subissant beaucoup de vexations de la part des policiers et des douaniers, pour aller finir en Italie (dont ils ne connaissaient pratiquement pas la langue) en ‘’camps de concentration’’, car je ne pense pas qu’on  puisse qualifier autrement les ‘’campi profughi’’, les ‘’camps de réfugiés’’ qui les attendaient.

Le secteur connaissait ainsi rapidement une crise profonde.

Six mois plus tard, devenues conscientes de l’erreur commise, les autorités annulaient ce décret. Mais c’était déjà trop tard. Echaudés, ceux qui n’étaient pas partis à la hâte  (surtout les propriétaires de grands ateliers, superbes écoles d’apprentissage pour les centaines d’ouvriers tunisiens qui s’y spécialisaient) se sont préparés calmement au départ,ont formé leurs enfants ou leur ont fait conclure leurs études secondaires, puis sont partis les uns après les autres comme des touristes, avec des billets aller/retour, mais sans RETOUR. Vers le milieu des années ’80 il ne restait plus que quelques vieillards, toujours très actifs, très appréciés  et très sollicités par la clientèle.

 

Deuxième coup dur en 1960, l’annulation des licences de taxi délivrées aux étrangers. Cette mesure frappait également de nombreux maltais, anciens cochers, qui avaient reçu  à Tunis une telle licence en contrepartie de la suppression de la circulation des fiacres.

 

Le troisième venait de la promulgation le 5 novembre 1959 de la loi N°59-146  relative à la protection de la main-d’œuvre nationale imposant l’obtention d’une ‘’Carte de Travail’’

délivrée par le Secrétariat d’Etat à la Santé publique et aux Affaires Sociales, en fonction de la profession et de la technicité de l’intéressé. Le refus entrainait le retrait de la carte de séjour et l‘obligation de quitter le pays dans le  mois. En ce qui me concerne, je l’ai obtenue le 14 décembre 1960 et ai eu son dernier renouvellement  le 2 janvier 1964. Cette loi avait créé d’énormes problèmes, car elle avait entrainé le départ de trop de personnes hautement qualifiées. Elle a été donc modifiée en 1964 en introduisant dans le Code du Travail une clause stipulant que les ‘’étrangers natifs avaient les mêmes droits au travail que les tunisiens’’. Là aussi, c’était trop tard, cette mesure n’a eu pour effet que de ralentir les départs.

 

Le quatrième est venu par la promulgation de la loi 61-14 du 30 août 1961 (en représailles malvenues des douloureux évènements de Bizerte), interdisant aux non tunisiens, à l’exclusion des citoyens des pays ‘’frères et amis’’, toute activité professionnelle, commerciale, industrielle, entrepreneuriale, associative, sauf dérogation   ou traités de réciprocité. A partir de cette date notre activité personnelle a pu se poursuivre grâce au renouvellement périodique de la dite dérogation (dite ‘’carte de commerçant’’), au prix d’épuisantes démarches. Evidemment, ceux qui ne l’obtenaient pas (et ils étaient fortement majoritaires) n’avaient d’autre choix que le départ. Cette loi a fait d’énormes dégâts, au risque de me répéter je vais prétendre qu’elle a privé la Tunisie de forces vives, profondément attachées au pays, considéré être une seconde patrie, et également profondément intégrées dans son tissus économique et social. Elle est toujours en vigueur,

elle ne sert pratiquement plus à rien mais constitue quand même un danger car rien

n’empêche qu’elle soit invoquée (comme  elle l’a été il y a quelques années) pour sévir contre des actes associatifs et de  bénévolat.

Paradoxalement, alors que cette loi interdisait pratiquement toute activité aux étrangers résidents, la plupart du temps natifs et parfaitement capables de mettre toutes leurs énergies au profit du développement industriel du pays, les lois de 1972 et 1987 créaient des conditions on ne peut plus favorables  sur tous les plans pour attirer des investisseurs venus de l’étranger.

 

Ajoutons la nationalisation des terres le 12 avril 1964 (alors qu’une partie de ces terres serait devenue ‘’tunisienne’’ par héritage, par l’application de la modification survenue le 28.02.1963 du Code de la Nationalité décrété le 26.01.1956, stipulant que ‘’Est tunisien l’enfant né en Tunisie d’un père et d’un grand-père eux-mêmes nés en Tunisie, soit « Triple droit du sol » par ascendance masculine) ; la politique de coopérativisation à outrance (qui a fait partir également de très nombreux tunisiens), etc. etc.   On sait le sort qu’ont connu ces terres, souvent magistralement cultivées, la plupart du temps devenues très rapidement improductives.

 

Arrivés deux heures plus tard à ce point, après une écoute attentive, il m’a posé une dernière question : ‘’Dans ces conditions si défavorables, pourquoi êtes-vous resté ?’’, à quoi j’ai répondu du tac au tac : ‘’induit par le profond attachement prouvé malgré tout pour le Pays et ses gens, pour tous les amis fraternels que j’avais, et la conviction de  pouvoir continuer être utile ; ne pensez-vous pas que cela a été le cas, vu le résultat que mon professionnalisme vous a permis d’obtenir ?’’. Son unique commentaire a été alors : ‘’Quel gâchis !!’’.

 

Il serait donc vraiment souhaitable que des  historiens se penchent sereinement sur ces douloureux moments de la vie de la collectivité italienne de Tunisie (et par reflet, sur celle

des autres collectivités, maltaise, française – la majorité des russes blancs était devenue française –, grecque, espagnole) pour une étude sérieuse et documentée.

 

Il me vient maintenant à l’esprit un sujet qui ne me parait pas avoir été abordé à ce jour.        Alors que la large majorité des siciliens de la classe la plus modeste s’était ‘’tunisifiée’’ par l’intimité de la vie en commun avec des tunisiens de même classe, et ‘’francisée’’  par

l’adoption de la langue, il y avait 2 communautés qui avaient gardé une grande homogénéité et la langue ancestrale, ses membres vivant très liés les uns aux autres dans le même quartier et exerçant la même profession :  celle des pêcheurs de Sousse, tous originaires de Capaci (gros village à l’ouest de Palerme, aujourd’hui devenu une plaisante petite ville) et vivant dans le quartier dénommé’’Capaci piccolo’’, où ils avaient leur propre église, et qui étaient bien 2500 à 3000 en 1950 et  qui ont quitté massivement la Tunisie en 1957/58 ; celle des pêcheurs de La Goulette, presque tous originaires de Trapani, regroupés  eux aussi autour de leur église dans le quartier dénommé ‘’La petite Sicile’’; elle devait probablement dépasser les 3000 âmes dans les années 1950.

Il pourrait être intéressant  à ce propos de se pencher sur la composition de la population de La Goulette à la fin du 19ème siècle (la commune comprenait alors La Goulette, Khereddine et Le Kram). En 1886 elle était globalement de 4.969 habitants (source Victor Guerin), ainsi répartis : 1640 tunisiens musulmans, 550 tunisiens juifs, 1800 italiens, 400 français, 480 maltais, 70 espagnols, 9 grecs, 7 allemands, 13 anglais.

 

J’ai   vécu intimement lié à la communauté de Capaci pendant de longues années. Nous avions notre usine de conserves alimentaires à Sousse, à la Route de Monastir, à un peu plus de 1 km de  Capaci, et notre personnel féminin, qui était en saison de 300 personnes, comptait à la fin des années ’40 au moins 160/170 siciliennes, plus environ 80 à 90 juives tunisiennes et environ 50 tunisiennes musulmanes, toutes placées sous les ordres des deux contremaîtresses, Mmes Aiello et Marino. Je parlais avec elles en italien ou en français. Les pères ou frères étaient marins-pêcheurs ; les armateurs étaient pour la plupart d’origine sicilienne, naturalisés français, les plus importants d’entre eux s’appelaient Fiore et Borelli.

Quant à celle de La Goulette, les contacts étaient beaucoup plus sporadiques, mais les ‘’anciens’’, comme moi, nostalgiques du canal (comblé dans les années ’60) et de son environnement, se souviendront des maisons qui le longeaient, toutes disparues depuis, certaines  à l’aspect solide et imposant : rez-de-chaussée très modeste destiné au stockage

des filets et équipements divers ainsi qu’au logement des pêcheurs et de leurs familles ; étage noble des familles des armateurs.  On avait recréé un habitat en tous points semblable à celui que ces familles avaient quitté en Sicile.

 

On m’a dit, mais je n’ai eu aucun moyen de le vérifier, que nombreux étaient les analphabètes parmi les pêcheurs de La Goulette. Cela n’était pas le cas à Sousse où, probablement grâce à une plus grande scolarisation, la plupart des jeunes femmes et des jeunes filles travaillant à l’usine parlaient et écrivaient un  français assez correct.

 

Je voudrais ajouter les renseignements suivants : les quelques ouvrières tunisiennes que  nous avions à Sousse jusqu’aux années ‘57/’58 étaient des bédouines sédentarisées de la

tribu des Souassi (les citadines n’ayant alors pas encore pris le chemin d’un travail en usine) ; le départ des italiennes et des juives a eu un effet d’aspirateur, attirant des bédouines Zlass, qui se sont sédentarisées à leur tour avec leurs familles tout autour de l’usine et à ‘’Capaci’’, contraignant en outre les Souassi à chercher d’autres emplois.

 

J’aurais tant aimé que mon ami d’enfance Adriano Salmieri ait pu lire ce qui précède, en me donnant son avis  ou en formulant ses critiques ou encore en me fournissant d’importantes informations ou précieux conseils (comme il le faisait depuis des années, en m’encourageant à écrire mes souvenirs culturels). Il nous a hélas quittés en septembre 2018,  après  une  éblouissante  carrière  universitaire  (agrégé d’italien,  Inspecteur

d’Académie, écrivain) couronnée en 2010 par un ‘’Doctorat Honoris Causa’’ de l’Université de Montpellier.

Son arrière grand-père, pécheur, était arrivé de Favignana en 1820, son père, né à Tunis, avait fait des études universitaires et était devenu un respecté enseignant de français et d’arabe (comme déjà dit plus haut).

Sa sœur ainée Olga, étudiante universitaire à Naples, avait perdu la vie lors des bombardements alliés en 1944. Sa sœur jumelle Liliane a fait de très solides études de pharmacie en France suivies par un Doctorat Es Sciences,  puis a connu une très brillante carrière scientifique en tant que Directeur de Recherches au CNRS. Etais-ce une famille de surdoués ?  On pourrait le penser, mais elle n’était pas la seule.

Adriano, sicilien du coté  paternel et vénitien par son grand-père   maternel, profondément Italien même après être devenu français, a su magistralement faire appel à la mémoire des siens et à son témoignage pour bâtir le chef d’œuvre que fut en 1974  ‘’La chronique des morts’’, qui lui a valu alors d’être finaliste pour le prix Goncourt. Cet ouvrage, consacré à la collectivité italienne  de Tunisie,  a inspiré de nombreux thésards dont Alessio Loreti qui en 2006 a intitulé son mémoire ‘’L’épopée des italiens de Tunisie dans la Chronique des Morts d’Adrien Salmieri’’.

Aujourd’hui, cette vieille collectivité est en voie d’extinction. Elle ne compte plus que 400 à 450 âmes, parmi lesquelles les octogénaires et bien plus âgés sont largement majoritaires.

La nouvelle collectivité, composée des nouveaux investisseurs venus s’installer en Tunisie avec leurs familles, ainsi que de centaines de couples de retraités en ayant fait de même, semble avoir dépassé les 6000 âmes.

Mais il est évident que le monde dans lequel j’ai grandi et dont je chéris le souvenir, a disparu !!!…

 

Daniel Passalacqua

 

 

 

 

 

 

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