Mustapha Khaznadar : 36 ans Premier ministre (1)

Le 15 janvier 1868, après avoir fait le bilan de la situation financière de la Régence de Tunis, le marquis de Moustier, ministre français des Affaires étrangères, traçait au vicomte de Bot-miliais, consul de France à Tunis, les grandes lignes de son programme : «Nous sommes amenés par la force des choses à aller au-devant d’une solution…

Il semble donc que nos efforts doivent avoir avant tout pour objet d’assurer, s’il se peut, la bonne gestion des revenus donnés en gage par le gouvernement du Bey et qu’en parvenant à établir un contrôle sérieux sur les produits du fisc aujourd’hui abandonnés à des mains inhabiles ou infidèles nous aurions fait un grand pas vers le but que nous poursuivons.

Dans le cas où l’application de ce principe serait admise, on pourrait en confier le soin à une commission qui aurait son siège à Tunis et dont la tâche consisterait à exercer une surveillance générale sur la perception des revenus affectés au paiement des dettes du pays, à en recevoir le montant intégral pour être ensuite remis en temps opportun aux ayants-droit, à faire rendre un compte exact des recettes des douanes et à signaler les actes de contrebande à l’action énergique des autorités, à tenir une comptabilité régulière et à prendre enfin toutes les précautions utiles pour éviter le détournement des fonds de leur destination».

Et, effectivement, une commission, financière internationale sera instituée par décret, le 4 avril 1868. Elle était chargée de constater l’état (au moment de son institution) des diverses créances constituant la dette du Royaume et les ressources à l’aide desquelles le gouvernement tunisien serait en mesure d’y satisfaire. Comment en était-on arrivé à cette situation tellement critique que la nomination d’une commission financière était devenue inéluctable ? La réponse est la suivante : les exactions du Premier ministre, Mustapha Khaznadar, avaient ruiné le pays.

Avant de donner la biographie de Mustapha Khaznadar, disons que le titre de Khaznadar qui a été porté par plusieurs personnages dont Mohamed Khaznadar, longtemps caïd de Sousse et Premier ministre après la disgrâce de Khéreddine (juillet 1877 – août 1878) puis au début du protectorat (1881-1883), ne correspond pas à une fonction officielle bien définie, mais désigne plutôt le trésorier privé d’un prince ou d’un ministre.

Ahmed Abdesselem (chez qui nous avons puisé ce renseignement) ajoute : «Le texte d’Ibn Abi Dhiaf est formel : Mustapha jouait ce rôle auprès d’Ahmed Bey avant son avènement».
Voyons, à présent, qui était Mustapha Khaznadar. Grec d’origine, Khaznadar s’appelait en réalité George Kalkias Stravelakis. Il était né en 1817, à Kardamila, dans l’île de Chio où son père Stephanis avait péri dans les massacres de 1821. Il avait été élevé par son frère Jean.

Emmenés à Smyrne,vendus à Constantinople, puis revendus à Tunis, les deux enfants furent convertis à l’Islam sous les noms de Mustapha et d’Ahmed. Mustapha avait grandi à la cour tunisienne dans l’entourage du neveu du Bey Hussein, le prince Ahmed, dont il était devenu le compagnon de jeux. Dès son avènement, en 1837, Ahmed Bey éleva son favori aux fonctions de trésorier (Khaznadar), lui donna en mariage sa sœur Kalthoum. Il lui avait fallu, auparavant, se débarrasser de Chakir Saheb Ettabaâ, l’énergique ministre du Bey Husseïn. Le 11 septembre 1837, Ahmed et Mustapha l’avaient fait saisir dans les couloirs du Bardo et fait étrangler sans autre forme de procès.

Dès lors, Mustapha Khaznadar put exercer sans partage le pouvoir aux côtés d’Ahmed Bey. Il réussira à éviter les dangers de deux changements de règne pour se perpétuer au pouvoir, aux côtés d’Ahmed Bey puis ses cousins M’hamed et Mohamed Es-Sadok. Jean Ganiage (dont l’excellent ouvrage «Les origines du protectorat français en Tunisie» est notre principale source) écrit ce qui suit : «Comme la plupart des mamelouks (anciens esclaves d’origine circassienne, abasienne, georgienne, grecque, chrétienne même), Sidi Mustapha n’avait aucune instruction.

Il savait à peine lire et écrire. S’il avait conservé le souvenir de ses origines grecques, il avait complètement oublié sa langue maternelle. Il comprenait cependant l’italien, la langue européenne la plus couramment parlée à Tunis et au Bardo. Intelligent, d’esprit ouvert, il savait remarquablement s’adapter aux hommes et aux circonstances.

Tour à tour courtois et affable ou brutal et impérieux, il était capable des revirements les plus rapides, des décisions les plus promptes. « Grec d’origine, écrivait de Beauval, il est fin, délié, flatteur, caressant, susceptible de vanité, et, au fond, impérieux à l’excès ». Le Premier ministre préférait la ruse à la violence à laquelle il ne recourait qu’exceptionnellement..

Avec les consuls européens, il pratiquait une savante politique d’équilibre…
Sa pensée était difficile à saisir et ses façons d’agir tortueuses… avec lui toutes les affaires traînaient en longueur.

Moncef CHARFEDDINE
Prochain article : II- Un traître à la nation
Tunis-Hebdo du 17/06/2019

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