Cannes 2019 – Cinq films, des femmes et leurs destins…

Cannes 2019 – Cinq films, des femmes et leurs destins…

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Cannes 2019 - Cinq films, des femmes et leurs destins….
Cannes 2019 – Affiches des Cinq films, des femmes et leurs destins….

 

En 2018, lors de la 71eme édition du Festival de Cannes, une montée des marches comprenant 82 femmes avait eu lieu pour réclamer l’égalité salariale et protester contre les injustices auxquelles doivent faire face les professionnelles du cinéma. Elles avaient rappelé que 82 est le nombre de femmes retenues en compétition pour la Palme d’Or par le Festival depuis sa première édition en 1946, contre 1688 hommes et que 71 réalisateurs avaient reçu une Palme d’or, contre seulement deux femmes : Jane Campion, en 1993, pour La leçon de piano, ex aequo avec le Chinois Chen Kaige, et Agnès Varda, pour une Palme d’honneur en 2015.

Pour cette édition de 2019, il est évident qu’on est encore loin de la parité ente les réalisateurs et les réalisatrices pour les sélections de films, mais on peut quand même constater que parmi les dix huit films proposés dans la sélection un Certain Regard, plusieurs parlent de femmes et quelques uns sont même réalisés par des femmes.

Cinq films, dont un d’animation, ont particulièrement dénoncé les agressions et les injustices qu’elles subissent.

Les Hirondelles de Kaboul, co-réalisé par Eléa Gobbe Mevellec et Zabou Breitman et tiré du livre de l’algérien Yasmina Khadra, nous montre des femmes afghanes prisonnières des talibans, elles sont prisonnières dans leurs maisons, prisonnières dans leurs burqas et victimes des pires répressions et injustices. L’une d’elles, une jeune femme éprise de liberté et d’art essaiera de se révolter en vain contre cette répression. Accusée injustement du meurtre de son mari, elle trouvera de l’aide auprès de son geôlier et de son épouse.

Papicha, réalisé par Mounia Meddour dont c’est le premier long métrage, raconte la lutte de jeunes étudiantes algériennes contre la montée de l’intégrisme religieux pendant les années noires. Un très beau film, qui tient en haleine du début à la fin. Il va crescendo dans l’horreur de l’extrémisme et surtout dans l’assujettissement des femmes.

On y voit aussi comment des hommes, supposés progressistes, se laissent également gagner petit à petit par les théories sexistes des extrémistes, les assimilent et finissent par participer à l’oppression des femmes et à la restriction de leurs libertés, surtout vestimentaires.

La jeune Nedjma, personnage principal du film, qui refuse de se laisser entrainer par ce mouvement et décide de mener son projet de défilé de mode jusqu’au bout, devient par là une sorte de symbole de la résistance. Ses amies et elle s’interdisent tout simplement d’arrêter de vivre. Elles rejettent les règles liberticides dans lesquelles on veut les enfermer, et cela malgré la violence qu’elles subissent !

Ce film, s’il est un rappel historique pour les algériennes, pourrait être une mise en garde pour les tunisiennes: si on ne fait pas attention, on se laisse facilement prendre au piège de l’intégrisme !

Adam de la marocaine Maryam Touzani raconte la rencontre de deux femmes, Samia et Abla.

Samia, célibataire et enceinte, cherche un refuge pendant les quelques mois qui lui restent avant d’accoucher et abandonner son bébé pour reprendre sa vie, son travail, retourner dans sa famille, fonder une famille.

Comme beaucoup de jeunes femmes, elle avait cru les promesses d’un homme qui lui avait fait miroiter le mariage mais qui l’avait laissée tomber lorsqu’elle s’était retrouvée enceinte. Histoire Classique. Samia doit donc assumer toute seule la responsabilité d’un acte commis pourtant à deux. Mais autant nos sociétés arabo-musulmans sont indulgentes envers les hommes et leurs libertés sexuelles, autant elles sont féroces et condamnent sans appel les femmes qui y « succombent » les contraignant à se cacher et à abandonner leurs enfants.

Abla quant à elle est une jeune veuve qui n’a pas su faire le deuil de son mari qui lui a été arraché subitement. Tout en élevant sa petite fille, elle essaye de se protéger de la société qui ne pardonne aucun écart aux femmes seules.

La rencontre de ces jeunes femmes va changer leurs vies à jamais !
Un film très émouvant !

Nina Wu, réalisé par le taïwanais Midi Z, est un thriller psychologique inspiré de l’affaire Harvey Weinstein et du mouvement #Metoo qui montre le chemin semé d’embûches des jeunes actrices pour pouvoir obtenir des rôles importants dans des films, et jusqu’où elles peuvent aller pour y arriver, allant jusqu’à subir viols, soumission, insultes….

Nina a quitté sa famille et sa ville de province pour s’installer à Taipei dans l’espoir de faire une carrière d’actrice. Huit ans plus tard, alors qu’elle n’a tourné que quelques courts-métrages et des publicités, elle va enfin passer une audition pour le rôle principal d’un long métrage… C’est à travers l’histoire de Nina que le réalisateur dénonce cette violence et plus particulièrement le fait qu’il faut coucher pour réussir, refouler ses sentiments, se faire violence soit même, intérioriser sa culpabilité, se taire, se soumettre, se perdre même, pour enfin atteindre la gloire et même le tapis rouge des grands festivals !

La vie invisible d’Euridice Gusmao, réalisé par Karim Aïnouz raconte le destin complètement différent de deux sœurs pendant les années 1950 à Rio de Janeiro : Guida, 20 ans, une mère célibataire qui se bat pour élever son fils, quitte à passer par la prostitution et l’autre, Euridice, 18 ans, qui se laisse écraser par le poids de la vie quotidienne d’une bonne épouse tout en se battant pour réaliser son rêve d’une carrière de pianiste. Par la faute de leur père, elles seront séparées et devront pendre en main leurs destins, sans jamais renoncer à se retrouver.

A travers ce film, Karim Ainouz a voulu rendre hommage à sa mère, elle-même une mère célibataire ayant du peiner pour l’élever seule, et à toutes les femmes de sa génération dont on ne parle pas assez, comme si elles avaient été en quelque sorte « invisibles ».

Très beau film. Pendant 139 minutes, le réalisateur tient le spectateur en haleine, mais surtout fait en sorte qu’il ressente toutes les peines et joies de ces deux jeunes femmes, qu’il vive avec elles leurs souffrances physiques et morales, l’une se battant pour sa liberté, travaillant dure pour être indépendante, refusant de devenir comme sa mère complètement soumise à son père, et l’autre subissant le calvaire d’une femme au foyer, qui voit ses rêves d’émancipation anéantis à chaque fois par ses devoirs envers son époux, son père et sa famille en sa qualité d’épouse et de mère.

La vie invisible d’Euridice Gusmao a remporté le prix Un Certain Regard, récompense amplement méritée.

 

La vie invisible d’Euridice Gusmao a remporté le prix Un Certain Regard
La vie invisible d’Euridice Gusmao de Karim Aïnouz a remporté le prix Un Certain Regard

Il est dommage que les autres films soient partis bredouilles. Papicha et Adam avaient pourtant fait l’objet d’un standing ovation d’une bonne quinzaine de minutes lors de leurs projections et l’actrice Nisrin Erradi qui joue le rôle de Samia dans le film Adam aurait mérité de remporter le Prix de meilleure interprétation pour la justesse de son jeu. Le Jury, présidé par la réalisatrice Nadine Labaki (encore une femme !) en a décidé autrement.

Cinq films, cinq pays, des destins de femmes qui subissent chacune à sa manière le poids des injustices et des sociétés patriarcales dans lesquelles elles vivent. Cinq films qui racontent et dénoncent en même temps. En espérant qu’ils pourront pousser à la réflexion et à changer les situations des femmes, non seulement dans ces cinq pays, mais dans le monde entier !

Neïla Driss

Festival de Cannes 2019

 

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