Savoir écrire, c’est savoir nager !

Savoir écrire, c’est savoir nager !

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Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna, professeur de français
Francis Scott Fitzgerald | CP : Getty Images

« Ecrire, c’est nager sous l’eau », disait Francis Scott Fitzgerald. Que ressent-on sous l’eau ? De drôles d’algues qui frôlent les mollets, la peur du vide, l’ivresse des profondeurs… Les écrivains nagent sous l’eau, coupés de la terre ferme, dans un monde à part.

Ce monde assourdit les bruits du dehors. La lumière du jour perce en cordeaux minces, mais elle apparaît plus belle. À les entendre, les écrivains ont rencontré des animaux étranges.

Ils ont déchiré des nappes brillantes, visité le ventre des baleines, au risque de suffoquer. L’effort physique est de taille. Avant de plonger, les écrivains font des exercices respiratoires.

Chacun a ses tics, ses manies, ses peurs. « Peur de la nuit. Peur de la pleine mer », dit Jean-François Deniau. Le « saut de la falaise », répètent-ils souvent.

On plonge la tête la première ou on choisit l’immersion lente. Gustave Flaubert respirait une pomme avant d’écrire. Marguerite Duras était incapable de tracer une ligne si son lit n’était pas fait.

Au café, Nathalie Sarraute restait les yeux dans le vide et s’accordait « cinq minutes, cinq minutes de récréation dans le calme, la tranquillité totale, avant de commencer cette chose terrible ».

Victor Hugo nageait debout, face à son lutrin. Beatrix Beck écrit au dos de ses feuilles d’impôts ou de prospectus. Antoine Blondin aimait la faune des cafés.

Beaucoup se sont montrés amoureux du silence, celui des grands fonds. D’autres ont besoin de bruit – « mon bruit », disent-ils, comme les nageurs écoutent leur propre souffle.

On dira que l’ordinateur a changé la donne. Qu’on ne compare pas l’apnée et le scaphandre. Ce serait oublier le même silence, la même lumière, la même peur.

Un écrivain passe son temps à s’entourer de repères. À baliser cet espace énorme qu’il a choisi de traverser. Même la disparition volontaire de codes, de rituels, d’objets fétiches, est là pour rassurer. Gommer l’affectif, oublier la sacralisation, revient à solenniser un rite.

Les risques de noyade ne changent pas. La « pression », comme ils disent, est invariable. L’émerveillement aussi.

Ils ont ces drôles de phrases qui n’appartiennent qu’à eux. Des paysages vus que retiennent leurs mots. Ces journées étranges qui s’organisent autour d’une phrase à saisir. Ils vivent une oscillation perpétuelle entre les contraires.

Ils vont à la rencontre d’eux-mêmes en même temps qu’ils se perdent. Parce qu’on écrit toujours pour se consoler, ils créent sans cesse le manque. Celui qui part à la conquête de sa propre Atlantide fait des cauchemars d’enfants.

Jolis paradoxes d’écrivains-nageurs. La littérature, finalement, est une affaire de poissons volants.

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