Ennahdha : Force tranquille ou rouleau compresseur ?

Ennahdha : Force tranquille ou rouleau compresseur ?

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Le parti du Mouvement Ennahdha semble, en toute hypothèse, l’architecte invisible du dernier remaniement ministériel.

La composition de la nouvelle formation gouvernementale fait en effet une large place au parti islamiste et induit une alliance de fait entre Youssef Chahed, Ennahdha et quelques partis ayant peu ou prou fait part de leur rapprochement avec le mouvement présidé par Rached Ghannouchi.

Sans entrer dans l’arithmétique des maroquins ni tirer des conclusions hâtives de cette hégémonie feutrée d’Ennahdha sur le gouvernement, quelques remarques peuvent être avancées.

En premier lieu, depuis 2014, le parti islamiste qui se présente aujourd’hui comme un parti soi-disant civil et aurait rompu avec la prédication sous toutes ses formes, a systématiquement grignoté du terrain et confirmé son assise sur tous les plans. Il est le vrai bénéficiaire du consensus dont nous sortons.

Et si ce consensus est à somme nulle en ce qui concerne la transition économique, il aura néanmoins permis à Ennahdha de consolider son emprise sur la vie politique.

Deuxièmement, le président de la République semble de plus en plus isolé et voit lui échapper tout bénéfice de cette transition politique. Son parti est en lambeaux, le poulain dont il se voyait en mentor l’a trahi sans vergogne et ses calculs politiciens ont échoué avec fracas lorsque les Accords de Carthage sont devenus caducs.

Dans cette optique, rien ne dit que l’alliance de circonstance entre Chahed et Ennahdha ne tournera pas à l’avantage de ce parti. En effet, le mouvement nahdhaoui tient Chahed car il lui dicte – en toute illégalité – sa conduite pour les prochains scrutins.

Et de plus, une règle non écrite du jeu politique stipule que tous ceux qui se sont alliés avec Ennahdha qu’ils soient de simples supplétifs ou qu’ils aient des arrière-pensées en ont tous été pour leurs frais.

Enfin, un troisième point doit être évoqué. Il concerne le patient travail du parti islamiste dans des sphères qui ne sont pas relatives au jeu politicien proprement dit. Les nahdhaouis ont ainsi profité des dernières années pour construire des réseaux, gagner de l’expérience, animer une société civile formée d’associations coraniques, fondations caritatives et structures locales.

Le travail réalisé en ce sens est impressionnant car il se déploie dans tout le pays et concerne des milliers d’associations qui – les unes dans l’intimidation, les autres dans la diffusion de la doctrine – quadrillent le terrain.

A la fois rouleau compresseur et force tranquille, le parti islamiste est in fine le grand bénéficiaire de l’actuelle législature, avec des rapports de force qui se sont inversés en sa faveur et, dans un avenir proche, la voie libre car seulement confronté à l’émiettement, la discorde, les trahisons et le peu de consistance de ses opposants.

Au fond, la nouvelle formation gouvernementale signe la fin symbolique de Nidaa Tounes. Même s’il aura fait illusion, ce parti vidé de ses forces vives aura toutefois montré la voie au camp moderniste et progressiste de la société tunisienne.

C’est en effet dans la jonction des énergies que la gauche tunisienne devra se reconstruire, en fédérant aussi largement que possible et, surtout, en sortant de cette minable logique des petits chefs.
Les prochains jours nous montreront ce qui devrait advenir dans un futur proche de Nidaa Tounes car ce parti escompte retirer ses ministres du gouvernement pour protester contre la tournure prise par le remaniement ministériel.

Seulement, les questions qui se posent sont les suivantes: les ministres nominalement nidaistes l’entendront-ils de cette oreille? Et les parlementaires ne seront-ils pas tentés par de nouvelles défections ?

En tout état de cause, l’on peut d’ailleurs se demander si ces ministres et députés sont encore, pour nombre d’entre eux, des membres effectifs de Nidaa Tounes ?

En quatre ans, après de mauvais choix et une débandade permanente, l’espoir retombe très bas pour les modernistes et progressistes tunisiens. Car il est clair que ce ne sont ni les rapprochements avec les destouriens ni l’annexion de partis centristes qui sortiront le jeu politique du piège islamiste.

A l’heure actuelle, tout est à refaire pour les gauches tunisiennes prises en sandwich entre des leaders aussi nuisibles que vieillissants, des partis instables et inconsistants et les institutions de la deuxième République, taillées sur mesure pour que le rouleau compresseur d’Ennahdha puisse revêtir les oripeaux trompeurs d’une force tranquille alors que son essence demeure foncièrement idéologique, hégémonique et totalitaire.

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