Je me souviens des cloches des églises de Tunis

Je me souviens des cloches des églises de Tunis

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Crédit photo : Henri Tibi

Dans mon école, on sonnait les cloches, de véritables cloches en fonte qui tintaient à heure fixe pour annoncer la fin des cours.

Comme l’école était très vaste, il y avait deux cloches qui retentissaient en même temps selon un crescendo inoubliable. Monsieur Dietenbeck était alors le préposé à la cloche de la grande cour. Avec des gestes que je devine précis, il tirait les cordelettes et arrachait à la fonte des tonalités sourdes, bourdonnantes puis aiguës.

Il me reste de ce temps le souvenir des cloches des églises de Tunis. Je les entendais retentir au loin, annoncer vêpres et mâtines. Parfois, les cloches chantaient durant de très longues minutes. D’autres fois, c’était un simple bourdon, lancinant, qui se faisait entendre alentour.

De cette époque où la ville était aussi peuplée de chrétiens, il reste le souvenir de nombreuses cérémonies. Les calèches qui remontaient l’avenue avec, à leur bord, de jeunes mariés, les photos que les familles endimanchées prenaient en face de la grande cathédrale, les habits de cérémonie des prêtres qui officiaient.

En ce temps, les pompes funèbres Roblot prenaient soin des deuils. Il était alors coutume de parer le seuil des demeures d’amples rideaux noirs qui portaient des broderies de couleur or.

Ces images me traversent encore lorsque je traverse l’ancien quartier sicilien de la rue des Teinturiers qui s’étirait jusqu’à la rue de la Sebkha. Où sont les Musso, Checa, Bonfiglio, Bertolino et consorts ?

Partis depuis longtemps, ils ont quitté ce pays qui ne voulait plus d’eux, ce pays où ils croyaient avoir leur chance. Il reste d’eux des images, des photos, des souvenirs, des ombres et des tombes. Il y a peu, en remontant à pied l’avenue principale de La Valette, à Malte, j’ai eu l’incroyable sensation de me trouver dans un cimetière du Borgel, peuplé de vivants.

C’est que les enseignes des magasins de La Valette portaient les noms des mêmes familles dont certains membres sont inhumés dans le cimetière chrétien de Tunis. Les boutiques se confondaient avec les caveaux et je me demandais si ce serait la même impression qui s’emparerait de moi à Trapani, Palerme ou Marsala.

Il n’en reste pas moins que notre vingtième siècle aura aussi été celui des épurations ethniques et des usurpations. Rien de balkanique, empressons-nous de le dire. Les choses se sont déroulées de manière plus « soft ».

Il suffisait de pousser les gens à partir, leur signifier qu’ils n’étaient plus les bienvenus, multiplier les mesures vexatoires et mettre en doute le vivre-ensemble. Par exemple, un beau jour, on a signifié aux églises qu’elles n’avaient plus le droit de sonner les cloches.

Au nom de quoi ? Pour quelle raison profonde ? Nul ne le saura jamais … Et dire que nous osons encore nous gargariser des mots de « diversité », « convivialité » ou « respect de l’altérité »…

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