Etendards verts et lignes rouges – Par Hatem Bourial

Est-ce que notre pays navigue à vue ou coule lentement mais inexorablement ? Tout semble fixé et, chaque jour davantage, l’oxygène se raréfie alors que les islamistes continuent de nous étrangler méthodiquement.

Je ne voudrais surtout pas parler politique. Plutôt témoigner, simplement témoigner pour dire le marasme dans lequel je vis depuis que mon pays a commencé à rendre l’âme.

Une incroyable voyoucratie – bien pire que celle que nous ont imposée les Trabelsi – règne en maître sur le pays. Barbus, dealers et hooligans sont désormais devenus les repères d’une génération complètement déboussolée. Les barbus profitent de leur ascendant sur le fait religieux, les dealers exhibent leurs bijoux et les hooligans cassent tout au nom du foot.

Dans certains quartiers de Tunis, comme entre Bab el Falla et Bab Djedid, les nuits sont chaudes mais les citoyens, calfeutrés chez eux, n’y peuvent rien. Il faut que l’orage passe et il s’agit de sauver sa peau. Dans des quartiers plus éloignés, de nouvelles normes plus pesantes contrôlent le quotidien des gens. Les femmes se doivent d’être voilées, les enfants sont pris en otages par le salafisme ambiant et l’on ne sait plus si les cheikhs auto-proclamés sont des caïds ou des margoulins de Dieu.

Dans cette république en lambeaux qui est désormais la nôtre, on tire à vue sur la différence. On règle ses comptes avec Bourguiba et la modernité. On est révisionniste par vocation, antisémite par conviction, raciste par atavisme. Dans ce pays qui fout le camp, les islamistes font la pluie et le beau temps, avec la complicité de politiciens qui hésitent entre Munich et Pétain, Machiavel et Tartuffe, Louis XIV et les rois décadents.

Pendant que tout ce beau monde est à ses petites affaires, c’est la Tunisie qui est asphyxiée au nom d’une identité assignée – l’islamisme -, d’une politique qui cherche délibérément l’effondrement de l’Etat au nom d’une illusion révolutionnaire – l’islamisme – et d’une stratégie qui consiste à arracher notre pays à son contexte afro-européen pour assouvir des fantasmes néo-ottomans et les résurgences impérialistes des Arabes du Golfe.

Pour le moment, cette vague islamiste est invisible à l’œil nu. Alors qu’ils tissent patiemment leur toile et quadrillent méthodiquement le pays, les islamistes font taire leurs propres divergences et laissent les autres jouer leur partition. Pourtant, ils contrôlent tout et dès qu’un cheveu dépasse, c’est la déferlante haineuse, les imprécations et les menaces d’autodafés.

On l’a vu récemment lors du rapport sur les libertés. On l’a vu dans le passé bien avant 2011. On le verra à chaque fois que seront invoqués choix de société, liberté de conscience, féminisme ou métissages. Vous êtes libres de bavarder sur les réseaux sociaux, manifester à tout va, tirer à boulets rouges sur qui vous voulez mais n’oubliez pas que vous êtes en cage.

Un étau qui se resserre inexorablement

Quoiqu’en dise la Constitution, les grands principes ne valent que lorsqu’ils se matérialisent. De fait, nous sommes nominalement libres dans un périmètre circonscris par le sacré et le diktat islamiste. Nous sommes enfermés et tout en le sachant, nous ne faisons presque rien pour nous libérer de l’étau qui nous écrase peu à peu.

Parlant en notre nom, des partis politiques connivents ont confisqué notre parole et prétendent défendre la modernité face à l’islamisme. En fait, ils ne font rien et jouent la montre. Les uns sont des alliés objectifs de l’islamiste au nom du réalisme et de l’idée–fausse– que rien ne se fera en Tunisie sans les islamistes. Les autres font fonction d’idiots utiles et, de la droite à l’extrême gauche, ne pèsent que le poids de leurs illusions.

Pris au piège par ces prestidigitateurs du modernisme, beaucoup de Tunisiens ne parviennent pas à exprimer leurs opinions, sont anesthésiés par la massification des discours et les rebonds politiciens, sont privés de relais et se débattent, suffocants, sans espoir de représentation.

Ces Tunisiens, comme vous et moi, savent qu’ils sont le peuple, qu’ils sont la majorité, qu’ils sont le pays. Ils savent que les médias dominants les manipulent, que les partis les plus puissants leur mentent, que le consensus immobile n’est pas une fatalité.

Ces Tunisiens ne veulent plus vivre dans un pays de dinosaures et d’apprentis sorciers. Ils désirent la modernité et la liberté dans une démocratie véritable qui ne serait ni une restauration du Destour ni le fantasme islamiste. Ils cherchent à vivre dignement et récusent les fortunes sans cause que certains ont amassées, en faisant payer un tribut à la Tunisie. Ils cherchent un avenir pour leurs enfants qu’ils n’ont pas les moyens d’éduquer à l’étranger comme le font les membres de la nouvelle nomenklatura.

Ces Tunisiens sont pris en otages dans leur propre pays par d’autres Tunisiens qui ont deux passeports et aucune loyauté pour leurs deux pays supposés. En fait, ils ne font que manger à deux râteliers et profiter à fond de ce que le système peut leur offrir. Tout le reste n’est que faux-semblant…

Dans la Tunisie d’aujourd’hui, on est islamiste par intérêt, simplement par vénalité. Ceci vaut également pour les faussaires du camp d’en face. C’est le « khobzisme » au plus haut niveau qui s’est emparé du pays. N’a-t-on pas vu un ancien président provisoire et son ministre travailler à la pige pour une télé du Golfe ? Mais ceci ne relève que de l’anecdote car la situation est bien plus grave…

Un tribut léonin et excessif

La situation actuelle de la Tunisie a certaines de ses racines dans les grasses compensations que les islamistes se sont offertes sur le dos de la bête. Se considérant comme les « vainqueurs » de la révolution de 2011, les islamistes ont fait payer un tribut léonin et excessif à l’Etat tunisien.

Ces compensations qui se calculent en milliards de milliards ont méthodiquement mis à genoux l’Etat de Bourguiba, cible névrotique des islamistes. Et pour lui donner le coup de grâce à cet Etat, des centaines de milliers de militants islamistes ont été injectés dans la fonction publique, transformant des effectifs pléthoriques, en une administration chaotique et ingérable.

Par ces deux mesures décidées au temps de la Troïka, les islamistes ont précipité la crise dans laquelle nous nous trouvons. Depuis leur tribut, l’Etat a de plus en plus recours à l’endettement extérieur, l’inflation galope, la population s’appauvrit et le pays devenu ingérable s’enfonce dans la crise.

En faisant payer un tribut à l’Etat tunisien, les islamistes savaient quelles en seraient les conséquences à court terme.

D’abord, ils devenaient les maîtres du jeu. Ensuite l’héritage de Bourguiba était déstructuré. Enfin, dans leur optique, la Troisième république serait la bonne et marquerait leur emprise sur un pays qu’ils s’acharnent à contrôler au nom d’un projet idéologique.

Devenu la matrice du jeu politique, le parti islamiste peut dicter sa loi, s’effacer derrière ses alliés, surgir lorsque ses intérêts sont menacés, faire et défaire les carrières et même se présenter comme un mouvement politique sans ancrage religieux. Le faux-semblant et les écrans de fumée sont la règle pour tout opportuniste en politique. Dès lors, pourquoi s’en priver ?

On a vu des islamistes défendre les homosexuels alors qu’ils les crucifient dans leur littérature. Cependant, lorsque des militants de cette cause s’expriment, ils sont voués aux gémonies. On a vu des islamistes inclure un juif dans une liste électorale alors que leur antisémitisme est aussi notoire qu’élémentaire. On a vu des islamistes épouser – le temps d’une déclaration médiatique – n’importe quelle cause tout en s’acharnant sur les défenseurs véritables de ces causes. Cosmétique pure et simple !

En fait, le parti de l’étendard vert (ou noir, c’est fonction de l’âge, selon qui vous savez) est aussi celui des lignes rouges. Aux uns, on joue la partition dite modérée et aux autres on sort l’artillerie des menaces et intimidations.

C’est mécanique et cela se passe ainsi au pays d’Ennahdha, au pays de la normalisation islamiste, au pays où les roitelets féodaux ont désormais des laquais surpayés comme apparatchiks.

Le camp d’en face est moribond. Les coqs y sont légion et les mobilisations factices. Pourtant, ce camp est majoritaire et les islamistes sont parvenus à morceler sa représentativité. Ce camp est celui d’une Tunisie ouverte, généreuse, égalitaire, éprise de parité et en prise avec la modernité.

Cette Tunisie étouffe, suffoque, émigre en désespoir de cause. A l’heure actuelle, ce sont les Tunisiens qui ont porté le progrès puis mené le changement qui sont les victimes d’une révolution confisquée par les islamistes et leurs alliés de toutes obédiences. Le malaise, les traites impayées, les fins de mois impossibles, c’est pour ces Tunisiens d’en-bas qui rêvaient d’une révolution sociale et en sont réduits à de pitoyables « C’était mieux avant ».

Cette Tunisie au chômage ou aux abois n’a rien vu venir en sept ans. Le cynisme politicien est allé jusqu’à lui voler son vote moderniste de 2014. En pleine désillusion, cette Tunisie n’est pas allée voter aux dernières élections municipales, jurant qu’on ne l’y reprendrait plus. Et, par ricochet, elle a ouvert un nouveau boulevard pour les islamistes qui continuent leur conquête absolue du pouvoir.

On se souvient de l’éparpillement des modernistes en 2011 qui avait bénéficié aux islamistes. On se souvient du boulevard que leur a offert le consensus né après la victoire de Nidaa Tounès en 2014. Voici désormais le boulevard que leur ménage la conquête de 130 postes de maires à travers le pays. La prochaine étape est inéluctablement 2019 et ses élections présidentielle et législative voire 2024 si l’on se place dans la perspective d’une démarche pragmatique, patiente et rusée.

C’est que les islamistes donnent chaque jour la preuve qu’ils sont des marathoniens au souffle profond alors qu’en face, les sprinters imbus de leur petite personne pullulent et empêchent toute alternative de masse. Et lorsque je dis « masse », je pense à une masse bigarrée, dans sa diversité qui est notre richesse, une masse qui sache faire preuve d’esprit critique tout en sachant le sens de l’histoire.

Comme dans une cage virtuelle

Aujourd’hui, mon pays se meurt et je suis à l’image d’un oiseau enfermé dans une cage virtuelle encerclée par des lignes rouges et des étendards verts qui virent vers le noir.

A l’image de notre république, nous sommes nombreux à mourir à petit feu, condamnés à vivre notre peine sous le joug des lignes rouges, des accusations d’apostasie et de la terreur salafiste. Peu à peu, on finit par se résigner, devenir indifférent, baisser les bras. Les islamistes parient sur ce choix que beaucoup de Tunisiens avaient fait au temps du Destour et ses dérives. Ceux qui se sont tus au temps de Ben Ali finiront bien par le faire naîtra lorsque la nouvelle ère que nous promet Ghannouchi…

Alors les résignés, les planqués, les je-sais-tout, les bons vivants, les sanguins, les trop méticuleux, les coupeurs de cheveux en quatre, les sans illusions et les sans convictions, ont maintenant tout le temps de râler ou de jouir.

Déboussolés, les autres se demandent si l’air du temps est à fêter quoi que ce soit sinon la canicule d’Aoussou et la torpeur des grenades…

Commentaires:

Commentez...