eL Seed, portrait d’un artiste hors normes

eL Seed, portrait d’un artiste hors normes

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Un nom connu dans les quatre coins du monde : le « calligraffiteur » tuniso-français eL Seed est devenu, depuis quelques années, le symbole de toute une génération de « nouveau » graffiti, en créant un style où ses racines arabes sont emmêlées avec une innovation et une singularité frappantes. De Paris à Dubaï, en passant par Gabès, les deux Corées ou encore le Brésil, eL Seed vise loin et cherche à passer des messages de paix et de fraternité, partout où il va.

Qui est eL Seed ?

Je suis un artiste tuniso-français, mais après, la nationalité ce n’est pas important. Ce qui est important c’est le lien que j’ai avec mon pays, je suis autant attaché à Paris qu’à Gabès.

Dans mon travail, je fais un mix entre la calligraphie arabe et le graffiti et ce que je fais c’est que je m’inspire de la tradition arabe et partout où je vais j’essaye de peindre des messages qui sont en rapport avec le lieu où je suis. Si je suis en Tunisie, j’essaye de parler du peuple tunisien mais surtout mettre en valeur l’endroit où je suis.

J’ai commencé à peindre il y a longtemps, mais ça fait quelques années que j’ai la chance et le privilège de voyager un petit peu partout et de poser ma trace.

A propos de traces, votre nom est assez original. Comment est venue l’idée d’eL Seed ?

Mon vrai nom est Faouzi Khlifi. eL Seed vient du Cid de Corneille. Quand j’avais 16 ans, j’étais en cours en français et la prof nous disait que le Cid ça vient de « Al Sayed », c’est-à-dire l’homme ou le maitre. A cette époque-là, je commençais à faire du graffiti et j’ai bien aimé l’intonation du mot, et depuis je suis eL Seed !

Vous êtes passé de directeur logistique, à consultant à artiste. Comment ça s’est passé ?

Moi je peins depuis que je suis petit sauf qu’on ne m’a jamais encouragé à avoir une carrière artistique. J’étais directeur logistique aux Etats-Unis, ensuite j’ai été consultant à Montréal, mais il y avait un truc qui me manquait. Je le sentais, il n’y avait aucune utilité et je me demandais souvent « qu’est-ce que je fais ? » et l’art était là, comme une sorte d’exutoire.

Le weekend par exemple, je faisais de la peinture et je me sentais vivant. Les gens s’intéressaient à mon travail, et c’est là où j’ai commencé à avoir de petits projets et faire entrer un petit peu d’argent. Je voyais que je pouvais vivre avec ce travail. J’ai donc démissionné, un jour avant la naissance de ma fille. Ce n’était pas un déclic, j’ai pris la décision de changer ma carrière progressivement.

L’impact de la Tunisie dans ce que vous faites ?

C’est la culture arabe en général qui m’influence… Quand j’étais jeune à Paris on me disait que je n’étais pas français, et quand j’étais en Tunisie on me disait que je n’étais pas Tunisien. Je me suis donc redirigé vers mes origines tunisienne, j’ai pris des cours d’arabe, j’ai appris à lire à écrire et je planifiais de revenir en Tunisie une fois le bac en poche (contrairement aux jeunes Tunisiens qui, après le bac, veulent quitter le pays). J’étais dans une sorte de quête identitaire.

La Tunisie fait certes partie de mon identité. Quand je voyage, je dis fièrement que je suis tunisien. D’ailleurs je pense que je ne serais pas capable de faire ce que je fais aujourd’hui si je n’étais pas franco-tunisien ou tuniso-français. C’est l’amour de la Tunisie qui a fait que j’ai besoin de retourner vers mes origines arabes.

Et après, mes premiers plus grands projets étaient en Tunisie. Dans tous les projets que j’ai pu faire, elle est avec moi. Je suis fier d’être Tunisien.

 

Comment voyez-vous le graffiti en Tunisie ?

Ça a évolué. Il y a 10 ans, c’était encore limité, on pouvait énumérer les graffiteurs sur les doigts d’une main et ils se connaissaient tous mais là ça a évolué. Il y a par exemple les petits jeunes de Sfax ST4, qui commencent à monter, il y a Kim, Karim Jabbari le calligraphe. Il y a une communauté qui monte, et après la révolution il y avait une sorte d’effervescence artistique. Il y a plein de talents cachés qui sont découverts dans tous les domaines.

En avril on va peindre une murale à Tabarka et participer à l’ouverture du FIFAG. Le message que je voudrai faire passer c’est que les jeunes ne devraient attendre personne. N’attendez pas le gouvernement, n’attendez pas la création d’un club pour faire quelque chose, allez et peigniez.

Si vous n’avez pas de spray, utilisez les peintures normales, si vous n’avez pas de peinture, utilisez du charbon, si vous n’avez pas de charbon, dessinez sur une feuille ! Ce qui est important c’est de n’attendre rien de personne, n’attendez pas que quelqu’un vienne vous prendre par la main.

Parlez-nous donc du projet « Murs Perdus » ou « Lost Walls » ?

L’idée c’était d’aller dans des endroits que les gens connaissent ou connaissent peu. Par exemple on a rencontré la communauté berbère de Guellala, la communauté juive de Sidi Riyadh, on est également parti à Tataouine où il existe 155 châteaux berbères, dont 11 seulement ont été entretenus et préservées par les autorités.

Donc on tourne, on se déplace. On a fait 24 murs dans 17 villes et villages et on en a appris tellement sur l’histoire de la Tunisie. D’ailleurs, on sort un documentaire qu’on va présenter au FIFAG (Gabès) fin avril et on va l’envoyer dans d’autres festivals comme Sundance et Tribecca festival et pour moi c’est important de le montrer en Tunisie, et Gabès en premier, avant tout le monde.

Le livre, on l’a sorti en 2014 en français et en anglais et la préface a été rédigée par le directeur du musée d’art contemporain de Los Angeles et là on sort un film cinq ans après l’avoir tourné parce qu’on est retourné il y a quelques semaines filmer les 24 murs qu’on avait peint.

 

Dans quel état avez-vous trouvez « vos » murs ?

Il n’y a plus rien ! Il y en a qui ont été effacés, d’autres ont été détruits ou vandalisés. Mais le but, étant un artiste, est de laisser une trace pour la vie. La seule trace que tu laisses c’est de « vivre avec les gens ». On a montré le livre aux gens de la région qu’on avait rencontrés après ces années, et ils étaient heureux.

 

Pensez-vous que les autorités en tutelle, notamment le ministère de la Culture, prennent soin des murailles ?

Ce n’est pas le fait d’en prendre soin, l’important c’est de relayer l’information. Des fois, je me dis que j’aimerai qu’il y ait un journal de bonnes nouvelles en Tunisie. Avec toutes ces news décourageantes, il faut que plus d’artistes s’engagent et montrent le vrai visage de ce pays, et il faut mettre en avant toutes les bonnes initiatives que les jeunes prennent.

Il y a par exemple Wassim Ghozlani qui a ouvert la deuxième maison de la photographie à Tunis et il a récolté assez d’argent pour offrir une formation de 3 ans à 18 jeunes. Pourquoi ne montre-t-on pas ça ? Partout il y a des Tunisiens qui prennent les initiatives et qui font parler d’eux à l’étranger, c’est ça que je regrette.

Parlez-nous un peu du projet réalisé en Corée.

C’est un projet que j’ai réalisé au niveau de la zone coréenne démilitarisée, frontière entre la Corée du sud et la Corée du nord, il y a cinq mois. Il s’agit d’une œuvre en métal, de 60 mètres, élaborée sur une durée de six mois, sur laquelle j’ai écrit un poème d’un poète coréen qui dit : « Impossible d’oublier ». Un clin d’œil à l’historique des relations entre les deux pays.

 Votre travail est connu dans les quatre coins du monde, apprécié et admiré partout. Vous êtes sollicité, en tant qu’artiste, que ressentez-vous ?

Je remercie Dieu. Mon père est originaire du Sud tunisien, d’une famille d’agriculteurs. Il a tout laissé tomber à Gabès et il est venu, à l’âge de 23 ans à Paris. Il nous a encouragé et poussé pour que chacun de nous, ses enfants, compte sur lui-même. La fierté que je vois dans ses yeux, à chaque fois que je réalise quelque chose d’important me comble et je me dis que finalement, tout est possible.

Je suis honoré et je sais que c’est un privilège. Je suis heureux de faire quelque chose que j’aime et surtout du fait que mon travail soit apprécié. L’important c’est de rester fidèle à moi-même et de ne pas oublier d’où je viens. Je viens de Gabès.

Est-ce difficile de garder l’équilibre entre l’aspect financier et l’intégrité artistique ?

Tant que ça ne va pas contre mes valeurs, je ne dis pas non aux projets. Ce qui est important c’est de ne pas penser qu’à l’argent uniquement. Par exemple quand de petites associations tunisiennes ou indiennes me contactent pour les visiter et faire un projet, je ne vais pas dire non et parler de cachet. S’il y a une possibilité de s’organiser, je le fais volontiers et je vais chez eux. D’ailleurs, le projet des Murs Perdus, j’ai pu le faire grâce à l’argent que j’ai gagné chez Luis Vuitton.

Quel est le message que vous souhaitez faire passer à travers vos œuvres ?

Je n’ai pas un message en particulier, j’écris des messages universels qui sont liés à un endroit particulier. En Corée, on parlait de l’unification entre les deux pays ; en Egypte on parlait de la perception des gens ; en Tunisie, à Gabès, on parlait du rapprochement entre les gens ; au Brésil c’était plutôt sur la communauté noire du pays qu’on s’est concentré.

Donc ce n’est pas un seul message en particulier mais plutôt l’ouverture d’un  « dialogue » à travers l’œuvre. On laisse les gens discuter et se rapprocher les uns des autres, c’est le plus important pour moi.

 

Vos projets en vue ?

On a la sortie du livre « Perceptions », qui porte sur le projet d’Egypte, et ce dans quelques mois. On a également le film, mais plus tard dans l’année.

Le documentaire sur les Murs Perdus sera projeté au FIFAG en avril, avec peut-être une projection dans la maison de la photo à Tunis, chez Wassim Ghozlani, mais ce n’est pas encore confirmé. Il y a également des projets en Italie, en Angleterre etc…

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