L’histoire ne se répète pas…

Tunisie démocratie

Tribune | Mohamed Habib Salamouna – professeur de français

Depuis six ans (déjà!), le peuple tunisien erre dans un labyrinthe ; il cherche la « démocratie » comme le signe d’Ariane ; il tourne en rond et finit, à chaque fois, dévoré par le Minotaure de la discorde. On pourra donc se demander si le régime politique dans lequel nous vivons n’est qu’un simulacre de démocratie.

Démocratie… ce terme galvaudé par nos hommes politiques, depuis un certain 14 janvier, sonne creux car le bon peuple se sent floué par ces « Messieurs de la ville », tirés à quatre épingles, fardés et dodus, avec un petit air sainte nitouche, qui, du matin au soir, parlent au nom des prolétaires et ne font rien pour eux, qui engraissent et demandent aux Tunisiens de serrer la ceinture, qui noient le poisson par de vieilles querelles (des années 70) et des débats futiles (homosexualité, égalité dans l’héritage, etc.).

Force est de constater que la démocratie libérale que nous avons importée de l’Occident (comme tous les produits de luxe d’ailleurs !) n’a « pas pris » ou n’a « pas donné ses fruits » sous nos cieux ». Pourquoi ?

La démocratie libérale est un leurre : c’est un oxymoron (tout comme « soirée matinale »). Démocratie signifie pouvoir du peuple, or Libéralisme signifie pouvoir aux plus forts (aux plus riches, dans la modernité capitaliste). Une démocratie libérale est donc une oligarchie, mais une oligarchie avec des institutions démocratiques (comme l’égalité des droits et le suffrage universel).

Si le respect des libertés individuelles (libertés de pensée, d’expression et d’association) est la qualité principale d’une démocratie libérale, ce sont souvent les classes riches, les classes patronales, qui réussissent à dominer car elles possèdent l’argent qui est le seul nerf de la guerre dans une économie capitaliste.

Ces classes financent l’essentiel des moyens d’information privés et contrôlent l’information publique, ainsi qu’une grande part de la vie culturelle. Dans la vie politique, ces classes peuvent soutenir efficacement les partis et les personnalités politiques de leur choix, et, s’il y a démocratie directe, intervenir massivement et avec succès dans toutes les campagnes qui concernent leurs intérêts.

Il appert donc que la démocratie libérale (qui consacre la structure de classe, et par conséquent la différence entre les riches et les pauvres, les patrons et les salariés) est loin d’être une panacée.

A mon sens, il est grand temps d’instaurer une « démocratie populaire » en Tunisie (il faut bien sur écarter le sens que cette expression avait revêtu au temps des pays socialistes). Par « démocratie populaire », j’entends un régime légiférant et gouvernant pour et par le peuple.

Bien que « démocratie populaire » soit un pléonasme (car démocratie signifie déjà pouvoir du peuple), cette expression n’est pas contradictoire et permet la distinction avec la démocratie libérale. Une « démocratie populaire » est, dans ce sens, une démocratie où ne règne pas une constante lutte des classes entre riches et pauvres, patrons et salariés (où l’emportent les positions des classes momentanément les plus fortes), mais où l’on mène une politique favorable à tous.

On voit que la condition d’une « démocratie populaire » est l’installation d’une certaine égalité, car tant qu’il y a un fossé infranchissable entre les intérêts des uns et des autres, il est pratiquement impossible, pour les objectifs essentiels, d’arriver à une convergence.

Les sociétés occidentales des années 1945 à 1980, de ce point de vue, avaient tendance à se rapprocher quelques peu de la « démocratie populaire ». Mais, de nos jours, elles s’en éloignent de nouveau à grande vitesse avec l’accroissement des inégalités, les cadeaux fiscaux aux riches et l’affaiblissement des services publics.

Si l’on souhaite une démocratie (et non une oligarchie), le passage à la « démocratie populaire » est la seule évolution raisonnable. Elle implique le progrès de l’égalité économique.

Il y a deux manières de favoriser l’égalité économique : ou bien on laisse les fortunes se constituer et on prélève ensuite des proportions assez importantes par l’impôt, ou bien on freine dès le départ la constitution des fortunes en développant (par exemple) de manière considérable une économie coopérative dont le profit maximal n’est pas le but et dont les travailleurs (sur pied d’égalité) gardent le contrôle.

Le passage de la démocratie oligarchique à la « démocratie populaire » devra se faire dans le cadre de la démocratie libérale car le coup d’Etat et la dictature ne font qu’instaurer une nouvelle aristocratie d’apparatchik tout sauf populaire. Mais, étant donné que la démocratie libérale est vouée à défendre les intérêts des riches et des patrons, elle exercera un puissant lobbying à travers ses élus. Que faire ?

Puisque la démocratie libérale est fondée sur le conflit d’intérêts, la seule solution consiste à renforcer les classes défavorisées (majoritaires) et leurs organisations (partis, syndicats) et à multiplier (de façon autonome) les entreprises non capitalistes. Peu à peu, les conditions du remplacement de l’oligarchie par le pouvoir d’un peuple majoritairement doté d’intérêts communs seront réunies.

Passer de la démocratie libérale à la « démocratie populaire » n’entraînera pas, pour autant, la disparition de tout conflit (cet objectif est utopique car nous nous opposerons toujours du fait de nos sentiments et de nos idées) mais marquera seulement le passage à une société où un réel pouvoir sur l’économie et le gouvernement sera attribué à tous et non seulement à une minorité.

Certes, ce changement ne sera pas facile, mais le prochain gouvernement devra en faire sa priorité absolue, sinon…on n’est pas sorti de l’auberge ! « Lorsque l’Histoire se répète, la première fois, c’est une tragédie; la seconde une comédie. » (Karl Marx).

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