Transcender les contradictions !

Youssef ChahedTunis Hebdo | L’annonce par le futur Chef du gouvernement de la composition de son équipe semble avoir pris de court certains partis de certains de ses membres. Elle est intervenue, semble-t-il, sans qu’il leur soit accordé ce « droit de regard » qu’ils auraient souhaité.

En effet, et dans un premier temps, il était convenu que la liste soit transmise par Youssef Chahed à l’analyse des partis de l’alliance, mais cela n’eut pas lieu, ce qui a entraîné leur décision de se réunir dimanche pour se prononcer sur les noms composant la future équipe gouvernementale.

En fait, il faut y voir ici l’empreinte du Chef de l’Etat qui entend conserver l’initiative politique quant au choix du chef du gouvernement, mais aussi quant à la détermination de la configuration du gouvernement et de ses membres. Une pratique qui démontre, si besoin est, la déviation du régime politique instauré au sein de la Constitution de janvier 2014 d’un régime plus proche du parlementaire vers un régime plus proche du présidentiel.

Si le futur Chef du gouvernement ne paraît pas s’être offusqué de passer outre les partis concernés, ses alliés au pouvoir, il a, en revanche, pris la précaution d’éviter de froisser les fans des grands clubs sportifs n’annonçant son équipe qu’une fois les demi-finales de la coupe de Tunisie pliées !

Car, ces derniers sont, probablement, les derniers capables encore de mobiliser le bon peuple, ce que tous les partis politiques, toutes tendances confondues, sont aujourd’hui impuissants à faire. Et sur ce plan, Youssef Chahed peut jouer sur du velours dans la mesure où tous les partis politiques font profil bas face à la situation chaotique dans laquelle se trouve le pays, aucun parmi eux n’ayant plus la moindre parcelle de légitimité surtout que ce sont eux qui l’y ont amené…

Autrement dit, les partis qui se sont réunis pour s’exprimer sur le gouvernement n’ont, en fait, rien d’autre à faire que d’approuver la liste de Youssef Chahed. Celui-ci a, et dans une très large mesure, répondu à leurs attentes notamment les Islamistes qui ont obtenu gain de cause en maintenant la prétendue neutralité des ministères de souveraineté et ont eu les postes ministériels, surtout leurs titulaires, souhaités.

Quant aux « Nidaistes », ils auraient certainement aimé décrocher plus de postes encore vu le nombre de candidats « ministrables » présentés, mais ils devront se contenter de ce qui leur a été accordé par leur président d’honneur ou après sa bénédiction ! En réalité, le plus grand perdant dans cette histoire n’est autre que Slim Riahi et son UPL qui se voient éjectés de l’alliance pour avoir été « excessif » dans ses prétentions.

L’UPL comme AfekTounès sont de petites formations qui ne peuvent inquiéter d’aucune façon le solide (?) « axe » Nidaa- Ennahdha. Ce sont les invités de la dernière heure, El Massar, El Joumhouri ou HaraketEchaab qui ont surpris par leur revirement.

En effet, ils avaient, rappelons-le, quitté avec force contestation la table des négociations lorsqu’ils avaient critiqué la nomination de ce même Youssef Chahed, avant de se rétracter et d’accepter de participer au gouvernement d’union nationale formé par celui-ci.

La présence d’un de leurs membres suffit-elle pour les amener à modifier une position de principe, comme ils l’avaient déclaré à l’époque ? Ou bien ont-ils saisi la nécessité d’être présent dans cette équipe gouvernementale dans ce contexte fort délicat pour ne pas être taxés de partis négatifs par une opinion publique excédée par le contexte anarchique et confus ?

Outre ces partis présents au sein du gouvernement de Youssef Chahed, il convient d’ajouter le parti « El Moubadara », les « rcdistes » revenant ainsi dans le cercle du pouvoir certes par la petite porte mais qui a une portée politique importante dans la mesure où ce retour signe « l’armistice » entre les ennemis d’hier, gauche, islamiste et « rcdiste » !

Une tentative de dépasser les conflits du passé pour tenter d’ouvrir une page nouvelle dans l’histoire politique du pays. A eux s’ajoutent deux anciens syndicalistes qui furent tous deux membres du bureau exécutif de l’UGTT.

Abid Briki, connu pour ses sympathies à gauche, et Mohamed Trabelsi, plutôt connu pour ses positions « pragmatiques », éléments qui devraient, selon Youssef Chahed, contribuer à établir cette fameuse trêve sociale ardemment souhaitée par les partis au pouvoir. Or, rien n’est garanti sur ce plan, la Centrale Syndicale ayant conditionné son soutien futur au respect du non moins fameux, Pacte de Carthage !

Car, la réussite de ce gouvernement pléthorique de Youssef Chahed, qui devrait obtenir la confiance des représentants du peuple sans difficulté particulière, dépendra de sa capacité à concrétiser les principes et les orientations fixés au sein de ce Pacte. Or, c’est probablement l’aspect le plus délicat à mettre en œuvre.

Ce gouvernement « patchwork » pourrait-il s’unir autour d’un programme cohérent touchant principalement les grandes orientations se rapportant aux secteurs stratégiques économiques ou sociales ? Est-il possible et imaginable qu’un membre du gouvernement défendant des idées de gauche applique dans son secteur la (désastreuse) politique ultralibérale que l’on nous promet ?

Certains parmi ces membres ne seront-ils pas amenés à quitter l’équipe si jamais ils se retrouvent piégés par des choix antipopulaires ? Ou bien la tentation et la soif du pouvoir seront-elles plus fortes ?

Sans nous étendre sur le nom de certains nouveaux ministres ou sur leurs capacités de remplir parfaitement leurs fonctions, les préjugés subjectifs n’ayant aucune espèce d’utilité ou d’intérêt, il est clair que ce gouvernement présente un visage d’union nationale, du moins en partie, mais il est évident aussi que toutes les complications proviendront de la manière de mettre en place des politiques cohérentes.

Car rien ne semble unir cette équipe d’autant plus que l’intérêt du pays n’est ni vu ni apprécié de la même façon ou sous le même angle par ses différents membres. Nous sommes, en quelque sorte, devant un gouvernement disparate qui sera appelé à exécuter une politique globale homogène.

Cela dépendra de Youssef Chahed et de son comportement en véritable chef de gouvernement capable non seulement de rassembler mais surtout de convaincre ses collaborateurs et l’ensemble de la société tunisienne avec ses différentes composantes de ses choix stratégiques. Saura-t-il transcender les contradictions ? Un pari périlleux pour l’une des dernières chances de sauver le pays du gouffre…

L.L.

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