Issam Matoussi : « Ennahdha, un parti civil et démocrate ? C’est trop beau pour être vrai ! »

P8 Interview IssamTunis Hebdo | Issam Matoussi, député de Nidaa Tounes au sein de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), revient sur la démission de Ridha Belhaj, le conflit Nidaa Tounes – Union Patriotique Libre (UPL) et sur la relation de son parti avec Ennahdha et Habib Essid.

Après l’acception de la démission de Ridha Belhaj de la présidence du comité politique, peut-on affirmer que le bras de fer (non-déclaré) engagé entre Belhaj et Hafedh Caïd Essebsi s’est soldé en faveur de ce dernier ?

Ce n’est pas une question de bras de fer, mais une question de principe. Toute la question réside dans le fait que Ridha Belhaj était contre la mouvance positive qui se déroulait au sein bloc parlementaire, et qui a abouti à l’élection de Sofien Toubel comme président du bloc. Ridha Belhaj voulait, coûte que coûte, maintenir l’ancien président du boc [NDLR : Mohamed Fadhel Ben Omrane]. Quand il a vu que son objectif n’a pas été atteint, il a présenté sa démission.

Et d’après ce que j’ai entendu dans les coulisses, Ridha Belhaj a présenté sa démission en disant : «Si, en tant que président du comité politique du parti, je ne peux pas imposer un président de bloc, alors qu’est-ce que je fais ici ?».

Malheureusement, ce n’est pas comme ça que les choses se déroulent au sein d’une démocratie, et ce n’est pas comme ça qu’on va faire ancrer le respect des institutions.
De plus, Ridha Belhaj a accordé à l’affaire de l’adhésion des députés démissionnaires de l’Union patriotique libre (UPL) à Nidaa Tounès plus d’importance qu’il ne le fallait. Plus même que l’UPL lui-même.

Mais l’UPL, votre partenaire au sein de la Coalition, n’a pas digéré le fait que vous acceptiez l’adhésion de ses 4 députés démissionnaires au sein de votre bloc, surtout que l’accord préalable entre vous et ce parti interdit tout «tourisme partisan» inter-Coalition. Que répondez-vous à cela ?

Au sein d’une Coalition de pouvoir, il doit y avoir un minimum d’éthique entre les différentes parties. On est tous d’accord sur ce point-là. Mais pour juger équitablement dans cette affaire, il faut voir les choses de plus près. En effet, nous avons accepté l’adhésion de ces députés –et cela mérite d’être souligné–, quelques semaines après leur démission de l’UPL.

C’est-à-dire qu’avant de rejoindre Nidaa Tounès, ces députés étaient indépendants et libres de tout engagement partisan. Les reproches de l’UPL auraient pu être légitimes si nous avions vraiment fait des efforts pour convaincre leurs députés de quitter le parti et nous rejoindre. Mais cela n’a pas été du tout le cas.

« Nous estimons qu’il est temps
de remplacer Habib Essid,
étant donné que son gouvernement
n’a aucune vision »

Certains analystes voient en l’ascension de Sofien Toubel au poste de président du groupe parlementaire de Nidaa Tounès comme un prélude au retrait de confiance d’Habib Essid, vu les critiques virulentes et permanentes de Toubel envers le gouvernement actuel. Etes-vous d’accord avec une telle analyse ?

Il convient de souligner, tout d’abord, ce c’est le bloc du Nidaa qui a incité Sofien Toubel à se porter candidat pour ce poste, vu sa crédibilité, son courage et son acharnement dans la défense des intérêts et des positions du parti. Ce n’est pas lui qui a couru derrière ce poste. Maintenant, avec Sofien Toubel à la tête du bloc et au sein de la Coalition, la voix de Nidaa Tounès sera mieux entendue.

Et contrairement à l’ancien président de notre groupe parlementaire, le nouveau président n’hésitera pas à critiquer le gouvernement Essid et à œuvrer pour le remplacer. D’ailleurs, nous estimons qu’il est temps de remplacer Habib Essid, étant donné que son gouvernement n’a aucune vision.

Mais un éventuel changement de gouvernement entrainerait le pays dans une nouvelle phase d’instabilité et dans une crise politique …

Je ne suis pas d’accord avec cet avis. Vous savez, les mouvements de protestation qui ont eu lieu durant le mois de janvier étaient une sirène d’alarme pour ce gouvernement. Mais ce dernier n’a pas réagi. Faut-il attendre que d’autres protestations aient lieu pour bouger ?

« Slim Chaker et Saïd Aïdi
sont favoris
pour remplacer Habib Essid »

Quels sont les noms qui pourraient remplacer Habib Essid ?

La phase actuelle est une phase économique par excellence. Les réformes législatives et constitutionnelles, dont nous sommes tous fiers, n’auraient aucun sens sans réformes économiques.

De ce fait, le nouveau Chef du gouvernement devrait maîtriser le dossier économique. D’après les échos des coulisses, Slim Chaker et Saïd Aïdi partent favoris pour le poste de Chef de gouvernement. Ce ne sont, bien sûr, que des échos. Il n’y a rien d’officiel jusque-là.

Mais au cas où cela se confirme, nous insisterons à ce que la nouvelle équipe gouvernementale soit composée de jeunes compétences, expérimentées et créatives.

Le quotidien «Al Maghreb» a évoqué, samedi dernier, l’existence d’une initiative visant à créer une coalition parlementaire regroupant l’UPL, Al Horra, et Afek Tounès. Etes-vous concernés par cette initiative ?

Cette initiative n’existe pas réellement. Elle n’existe que dans les médias. Mais pour être positif, je dirais que toute initiative visant à renforcer et à souder la famille démocrate élargie est la bienvenue. Le destin de la grande famille démocrate est de s’unir, du moins au niveau du Parlement. C’est inévitable ! La dispersion qui prévaut actuellement sert ceux qui ne croient pas en les valeurs républicaines et en la Tunisie moderne.

Pourquoi les députés du bloc parlementaire de Nidaa Tounès n’ont-ils pas assisté à l’ouverture du 10ème congrès d’Ennahdha ?

C’était une décision prise à l’unanimité par tous les membres du bloc. Ce n’est pas la première fois qu’Ennahdha nous invite à l’un de ses évènements. Elle nous a déjà invités pour assister à ses congrès régionaux. Mais, à chaque fois, nous déclinons l’invitation car nous demeurons très sceptiques face au nouveau discours de parti.

On ne pense pas qu’Ennahdha puisse vraiment dissocier l’activisme politique de l’activité de prédication. On ne pense pas qu’Ennahdha puisse vraiment devenir un parti démocrate et civil. On l’espère en tout cas.

Peut-être que dans les prochains jours, les prochains mois, ou les prochaines années, Ennahdha prouvera concrètement qu’elle est vraiment sincère. Mais d’ici-là, nous ne pouvons que demeurer sceptiques face à ce nouveau discours un peu trop beau pour être vrai.

Vous semblez oublier qu’on parle là de votre partenaire principal dans la Coalition au pouvoir…

Notre coalition avec Ennahdha a été dictée par les résultats des élections et par l’intérêt national.

Ne voyez-vous pas qu’Ennahdha a surpassé, aujourd’hui, Nidaa Tounès sur tous les plans (premier parti au Parlement, une base et des leaders disciplinés, une structuration claire, un discours uni, une organisation impressionnante lors de son dernier congrès, etc.) ?

Ceci est tout à fait normal. Ennahdha est un parti qui a plus de quarante ans d’existence. Nous n’en avons que trois. Cela ne veut pas dire, non plus, que nous n’avons pas commis d’erreurs. Nous avons négligé –il faut le reconnaître– notre base, notamment dans les régions. Nous avons perdu aussi le soutien de plusieurs figures de l’élite tunisienne.

Mais actuellement, nous sommes en train d’œuvrer pour redresser la barre. Pour conclure, permettez-moi de rappeler, encore –et enfin–, que la dispersion de la famille démocrate ne sert que les adversaires de cette famille. A bon entendeur, salut !

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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