Y a-t-il quelqu’un pour réveiller Monsieur le Ministre ?

Tribune : Par Mehdi Ben Jemaa, universitaire
Chiheb Bouden
Crédit photo : Nizar Kerkeni

Il y a quelques années, en 2012 précisément, j’avais écrit deux articles sur feu Docteur Ben Salem, paix à son âme, alors qu’il était en charge du ministère de l’Enseignement supérieur. Le premier intitulé « Zorro n’est pas arrivé », le second portant le titre « Ne réveillez pas un ministre qui dort« .

Depuis le vote de confiance au gouvernement Habib Essid, le département de l’Enseignement supérieur est tombé dans l’escarcelle des « technocrates » et monsieur Chiheb Bouden, « ternissime » directeur général de l’enseignement supérieur, a été promu responsable en chef de l’autre ministère de la gestion de l’intelligence tunisienne (le premier revenant à un autre universitaire à savoir Neji Jalloul).

Un an et demi se sont écoulés depuis son intronisation comme ministre de l’Enseignement supérieur et contrairement à certains de ses pairs, notamment ceux de la Santé et de l’Education, notre cher ministre semble avoir opté pour la devise « dans mon bureau je resterais planqué, si je bouge je saute de mon strapontin ».

Loin de moi l’idée de faire un réquisitoire contre l’homme, c’est toujours contre-productif et même blâmable de faire des attaques ad hominem, mais l’enseignant universitaire que je suis a beau chercher ne serait-ce qu’une « réformette » n’en trouve point. Certes, un semblant de grande consultation nationale avec une grande conférence sur le thème réforme de l’enseignement supérieur a été lancé mais rien de sérieux n’a été entrepris depuis.

En somme, du côté de l’avenue Ouled Haffouz, ça continue à ronronner gentiment, une gestion à la petite semaine et surtout un bannissement total au niveau de l’action de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une prise d’initiative ou des tentatives de reforme…

Je ne pourrais pas discuter ici de tous les problèmes qui minent l’enseignement supérieur et le domaine de la recherche, c’est pour cela que je choisirais un seul sujet, le seul peut-être où je m’estime quelque peu fondé à donner un avis à savoir, le désert scientifique en puissance que pourrait devenir l’enseignement supérieur dans les régions dites de l’intérieur de la Tunisie.

Oui, le qualificatif de « désert scientifique » peut vous paraître fort, voire choquant… mais en toute objectivité, cela relève de l’euphémisme en comparaison avec les qualificatifs choisis par le président de l’université de Jendouba dans une tribune publiée dans le journal « Le Maghreb » pour dénoncer la situation alarmante du département qu’il préside.

Une indignation certes tout a fait justifiée de la part de ce dernier mais qui n’est pas sans rappeler la séquence « surréaliste » de Hamadi Jebali, alors chef de gouvernement en exercice, s’exclamant devant les caméras… « mais que fait donc le gouvernement ? ». En l’espèce , il est fort légitime de penser que c’est le gouvernement de Zanzibar et non le rectorat de Jendouba qui soit aux commandes dans ce pôle universitaire régional.

Oui, mesdames et messieurs les lecteurs, les statistiques sont implacables, les universités de l’intérieur, celles de Gabes, Kairouan, Gafsa et Jendouba caracolent en tête des universités qui fabriquent à la chaîne des chômeurs. Est-ce un hasard ? Absolument pas et pour cause au niveau central, monsieur le ministre et l’équipe gouvernementale ne semblent pas considérer que priorité absolue doit être accordée à ces régions et y mettre toute la volonté politique nécessaire.

J’en veux pour preuve la démission totale ou plutôt le recours à la politique de l’autruche de la part de l’autorité de tutelle quand la faculté des sciences juridiques d’économie et de gestion de Jendouba fut complètement bloquée pour cause de fermeture des salles avec blocus, cordon humain pour empêcher les enseignants et les étudiants d’y accéder, insultes, séquestration du conseil scientifique, envahissement du bureau du doyen et j’en passe des meilleurs.

Pour la première crise, celle de 2013, la session de contrôle n’a pu avoir lieu que vers la fin du mois d’aout sic ! (notons au passage que les enseignants ont été gratifiés par la suite d’une salve de 103 questionnaires pour des broutilles et dans l’irrespect total des procédures). Quant à la seconde crise (mars 2016), re-blocage, insultes et violence bis repetita, l’attitude de l’autorité de tutelle ne fut pas meilleure que la précédente… à part peut-être l’audience accordée au doyen de la faculté ponctuée par un audacieux « continuez à résister, vous avez notre soutien »…

Dans l’intervalle, ce sont les enseignants et l’administration, dans un formidable élan de courage et de solidarité, qui ont pu rétablir la situation.
L’enseignant que je suis, affecté à la faculté des sciences juridiques d’économie et de gestion de Jendouba depuis 2001, ayant fait au moins 600 déplacements s’interroge réellement comment se fait-il qu’en un an et demi, notre cher ministre ayant à sa disposition berline, gardes du corps, bons d’essence et tout le toutim n’a même pas daigné un jour nous honorer de sa présence alors que nous sommes la plus grande faculté en terme d’effectif (en plus d’être la plus ancienne).

Une visite même de deux petites heures lui aurait permis de constater nos conditions de travail, nos besoins si grands en moyens humains et en équipements. Toutefois, à une véritable visite de terrain, notre honorable ministre en a préféré une autre, plus protocolaire et surtout plus confortable où il a eu tout le loisir d’admirer les locaux flambants neufs de l’université de Jendouba.

Je ne vous le cache pas, mon rêve secret serait que Monsieur Bouden endosse de nouveau son honorable casquette d’universitaire et vienne donner un petit coup de main même pour quelques heures de vacations, qu’il remplisse lui-même le réservoir d’essence de sa voiture, dispense ses enseignements par un froid sibérien pendant l’hiver et dans une fournaise digne du rooboo el khali par d’autres moments (quand la température s’élève), qu’il se débrouille pour trouver une fiche multiprise pour le rétroprojecteur, qu’il s’arrange comme il peut pour donner à ses étudiants des séries à corriger ou des documents à étudier parce que l’encre et le papier viennent à manquer, qu’il avale en deux minutes un cake industriel cancérigène ou un casse-croûte à peine comestible (parce que la pause est de 5 minutes entre les cours) etc…

Monsieur Bouden ne fera rien de cela. Pour lui tout baigne à Gafsa, Jendouba, Gabes, Kebili, Siliana et Sbeitla. La connexion wifi est partout, la bibliothèque craque sous les revues spécialisées et les manuels et autres livres scientifiques, les vidéos conférence avec Harvard et Cambridge se font tous les jours, des sommités mondiales venant d’Asie, d’Amérique et du vieux continent se bousculent pour donner des conférences à des étudiants polyglottes, jonglant avec les nouvelles technologies…

Monsieur Bouden se fera un plaisir de bomber le torse et venir devant un parterre de journalistes nous parler de l’excellence de l’université tunisienne… sur la base d’arguments tirés d’un rapport concocté par le président de l’université relayant lui-même les conclusions des doyens d’université ou bien évidement il y est consigné que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Bref, l’université publique se meurt lentement, celles des régions intérieures sont pour leur part en phase terminale (la discrimination positive pourtant inscrite dans la Constitution et bien, ça sera pour la nouvelle révolution inchallah)… les enseignants déclassés, paupérisés se battent comme ils peuvent pour faire tourner la machine (principalement le corps B et les professeurs d’enseignement secondaires corvéables à merci, le corps A lui préférant la brise des régions côtières).

Les étudiants ne voyant plus dans les études le modèle de l’ascenseur social ont pour leur part baissé les bras pour certains. Entre temps, les plus nantis ou certains parents ayant choisis de se saigner à blanc envoient leur progéniture dans les facultés privées ou à l’étranger.

Bon Dieu, combien de fois nous a-t-on rabattu les oreilles avec l’investissement dans l’intelligence et le savoir, il ne se passe pas une occasion où on ne nous ressort pas l’égalité des chances pour tous… Monsieur Bouden, vous êtes avec monsieur Jaloul les copilotes de l’un des axes les plus importants du redressement du pays, emboîtez-lui le pas, bougez.

Certes, l’histoire nous dira si les coups de mentons de mister Jalloul, ses visites surprises, sa méthode tout en « rentre dedans » relèvent un peu de la recherche de l’effet « com » et même du populisme, dit-t-on, mais entre-temps, lui au moins est visible, il va sur le terrain et tente de faire bouger les lignes.

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