Foire du Livre : Grand débat entre Mohamed Fantar et Abdelaziz Belkhodja sur Hannibal

Hannibal
L’un est historien, l’autre juriste et essayiste et tous deux partagent une même passion, Carthage, et plus spécialement Hannibal.

A l’actif de Mohamed Fantar, une grande carrière, des centaines de publications, des décennies d’émissions radiophoniques. A l’actif de Belkhodja, la vulgarisation de l’histoire d’Hannibal en bande dessinée, des livres pour enfants, mais aussi, ce que Fantar n’a pas réalisé, une biographie d’Hannibal (la seconde après celle de M. Habib Boulares) qui provoque beaucoup de réactions.

Attaquée par certains, elle est considérée par d’autres comme la meilleure jamais écrite depuis l’Antiquité, une biographie qui dévoile l’immensité de la désinformation romaine à l’égard d’Hannibal et qui, surtout, prouve – avec des arguments historiques et archéologiques solides – que jamais le Carthaginois n’a perdu de bataille face aux Romains.

Le débat entre Fantar et Belkhodja était en somme celui entre la tradition et l’audace, et pourtant, la justesse et l’abondance des arguments n’étaient pas du côté que tout le monde attendait.

« Comment enseigner l’histoire d’Hannibal aux enfants ? »

La première question posée : « comment enseigner l’histoire d’Hannibal aux enfants ? » La parole est donnée à Abdelaziz Belkhodja qui, après avoir démontré que Rome a éliminé toutes les sources autres que les siennes, a développé la problématique.

Rome a déformé de façon éhontée l’histoire de Carthage qu’elle a accusée de tous les maux pour justifier le génocide opéré lors de la destruction de la ville en 146 av. J.C par Scipion Emilien, le patron de l’historien Polybe.

Or c’est Polybe, lui-même acteur de cette destruction, qui a écrit l’histoire qui nous est parvenue. Polybe écrivait pour le prestige de son patron qui n’est que le petit fils de Scipion l’Africain. Polybe a profité de la destruction de la civilisation et de la mémoire de Carthage pour falsifier l’histoire.

Après lui, Tite Live a aggravé la désinformation pour servir Auguste et son entreprise de glorifier l’histoire de Rome. En fait, rajoute Belkhodja, « Carthage défendait la liberté, la démocratie et la République contre une Rome impérialiste et liberticide.

Les Tunisiens sont de grands acteurs de la romanité

Ce sont ces valeurs de liberté, de démocratie et de République que nous devons aujourd’hui enseigner à nos enfants pour qu’ils sachent qu’elles sont nôtres depuis des milliers d’années et que nous en sommes les précurseurs ».

Parole est alors donnée à Fantar qui, immédiatement, déclare que les paroles de Belkhodja sont exagérées, que Carthage considérait les habitants de l’arrière-pays comme des sous-citoyens, que Rome nous a laissé un grand héritage et que les Tunisiens sont de grands acteurs de la romanité. Fantar, ignorant l’exposé de Belkhodja sur la désinformation romaine, a lancé des accusations contre ceux qui « écrivent l’histoire sans avoir lu les sources classiques ».

Visiblement agacé de voir des non-professionnels de l’Histoire avancer autant d’arguments, M. Fantar a ignoré le sujet et s’est attaché à contrecarrer ses interlocuteurs.

« Hannibal avait des généraux libyens, algériens, marocains et espagnols »

La parole a été redonnée à Belkhodja qui a répondu aux arguments de Fantar en déclarant que Carthage ne considérait pas les habitants de l’intérieur comme des citoyens de seconde classe. « La preuve, Hannibal avait des généraux libyens, algériens, marocains et espagnols. Comment voulez-vous que des sous-citoyens deviennent des officiers supérieurs de l’armée de Carthage ? »

Puis il a ajouté que « le grand Aristote lui-même a loué la République de Carthage en déclarant qu’elle avait la meilleure Constitution de l’Histoire et qu’elle n’avait jamais connu de sédition ni de tyran, dans ces conditions, comment parler de citoyens de seconde zone ? Ce n’est que de la désinformation romaine ».

Pour preuve, a ajouté Belkhodja, « Carthage exportait ses institutions, ainsi, les grandes cités libyennes, algériennes, marocaines, espagnoles et toutes les grandes îles de la Méditerranée possédaient les mêmes institutions. Carthage a posé les balises d’un formidable fédéralisme ».

Il a conclu : « En plus, l’armée d’Hannibal qui comptait plus de douze nationalités ne s’est jamais rebellée contre son chef, même dans l’extrême difficulté. S’il s’agissait de sous-citoyens, ils l’auraient laissé tomber à la première occasion ». Et Fantar de l’interrompre : « Massinissa s’est bien rebellé contre Hannibal, il est passé du côté des Romains », et Belkhodja de rétorquer : « Massinissa n’a jamais été sous le commandement d’Hannibal ».

Hannibal aurait laissé Scipion triompher pour mettre fin à la guerre

La discussion a alors viré sur la bataille de Zama que Belkhodja considère comme une invention romaine. Fantar n’a pas complètement contredit Belkhodja, il a déclaré que Zama n’était pas une vraie victoire romaine, mais un arrangement entre Scipion et Hannibal. En somme, selon Fantar, Hannibal aurait laissé Scipion triompher pour mettre fin à la guerre.

Belkhodja a alors lancé ses arguments sur « le mensonge de Zama », arguments que Fantar n’a pas contredits. Enfin, Fantar a déclaré, avec classe, que le débat historique est une richesse et qu’il faut le considérer comme quelque chose de bénéfique.

Bref, un moment assez extraordinaire dans cette Foire du Livre. Belkhodja n’a jamais parlé sans argumentation solide, il a été percutant. Fantar s’est battu comme un lion, mais il avait, en face de lui, un fin connaisseur. Histoire à suivre, débat à suivre.

On rêve d’une grande Conférence sur l’histoire de la Seconde Guerre punique, une conférence où Fantar et Belkhodja, ensembles, nous donneraient leur version de l’histoire. Une chose est sûre, la Tunisie est sortie grandie de ce débat.

B.Z.

Commentaires: