Slah Weslati : « La bourde de Khaled Chouket est la partie visible de l’iceberg »

Contestation
Tunis Hebdo | Docteur en sciences de l’information et de la communication (politique) et auteur d’une dizaine d’ouvrages, Slah Weslati passe au crible l’embrouille de la dernière communication politique liée à la maladresse du porte-parole du gouvernement qui a provoqué des manifestations dans 14 régions.

L’erreur de communication de la part du porte-parole du gouvernement, Khaled Chouket, relative au « 5000 recrutements (fictifs) à Kasserine » a mis de l’huile sur le feu et a fait propager la vague de protestation dans plusieurs régions. Comment analysez-vous cette bourde ?

Eh oui, comme d’habitude on cherche la partie visible de l’iceberg, c’est-à-dire le mot de trop et on cherche le bouc émissaire pour que tout le monde l’accable jusqu’à l’anéantir. D’abord, cela montre l’importance majeure de la communication et celle politique en particulier. Oui, un mot peut instaurer la paix entre deux États ennemis jurés et un mot déplacé peut déclencher la guerre. Cette fois, nous vivons l’escalade. Quand est-ce que nos gouvernants le comprendront-ils ?!

« C’est quoi son expérience au sein d’un gouvernement »

A vrai dire, l’erreur majeure n’est pas le propos de M. Chouket, mais sa propulsion depuis le premier jour et à sa première nomination en tant que ministre au poste de porte-parole ! Ce n’est même pas un risque, mais une évidence à ce qu’il commette des maladresses au milieu de cette atmosphère confuse…

C’est quoi son expérience au sein d’un gouvernement (différente d’un an de députation)?! Quelle est la durée de son expérience même politique ?! En dépit de ses qualités, on aurait pu le laisser s’habituer au travail gouvernemental, à l’échange, à l’expression orale et (surtout) à l’épreuve de parler au nom de tout un gouvernement, de tout un pouvoir exécutif.

Quel profil devrait avoir un porte-parole ?

Slah Weslaty
Slah Weslati

Assumer ce rôle suprême de porte-parole exige des qualités : le physique et le paraître parce que l’image parle d’elle seule. C’est-à-dire chacun parle avec son image. En plus de la technique, maîtriser l’art de communiquer qui veut dire aisance orale, improvisation, clarté et organisation des idées, esprit de synthèse, le pouvoir de convaincre et encore (ce n’est pas tout), la maitrise du dosage et du sang froid, s’ajoute l’expérience parfaite de la politique nationale et internationale pour maîtriser l’habilité et le pouvoir de dissuasion et de persuasion de l’opinion publique, des alliées et surtout des opposants, avec les mots et les demi-mots et parfois même le silence. Le tout pour être crédible. Bref, c’est un «job» très particulier et très critique dans un gouvernement.

« Beji Caid Essebsi est apparu crispé, résigné »

Comment évaluez-vous l’allocution du Président Beji Caïd Essebsi ?

En principe, lorsqu’un Président prend la parole dans ces conditions, il doit être attendu par le peuple et c’est pour frapper fort. C’est-à-dire annoncer des décisions importantes et secouer les esprits. Or, cette fois, il n’est pas apparu dynamique et vif comme à son habitude, mais crispé, résigné (dans son paraître) et touché par les manifestations.

Sur le fond, il a voulu s’adresser au peuple et il l’a fait. Mais sans apporter un message de grande envergure. A part le fait qu’il a donné raison aux manifestants pacifiques (contrairement à Ben Ali). Ensuite, la phrase qui a fait mouche est celle dans laquelle il a parlé de ceux qui profitent de la détérioration de la situation… sans les nommer !

« S’il détenait des preuves, il aurait dû les citer »

Dans ce cas, s’il détenait des preuves, il aurait dû les citer et confier les dossiers à la justice. Sinon, cela pourrait plus provoquer que calmer. C’est peut-être un avertissement volontaire de sa part. Il en est capable.

Face à la crise actuelle, le Chef du gouvernement Habib Essid avait affirmé de son côté, sur la chaîne France 24, ne pas avoir «de baguette magique» pour lutter contre le chômage. A-t-il bien fait de dire cela ?

La coïncidence a fait que le Chef du gouvernement et le ministre en charge de l’Emploi soient à l’étranger. Le problème est que la «baquette magique» fonctionne selon le gré et la conjoncture. Et cela nuit doublement sur la confiance et l’efficacité du message.

Pour ce qui est de l’intervention du Chef du gouvernement sur France 24, j’aurais souhaité qu’en étant le Représentant de l’État tunisien, il n’aborde pas les affaires internes de son pays à partir de l’étranger. En quoi le chômage en Tunisie intéresserait les Français ?! Et même les Tunisiens en France ? Et s’il s’agit d’une annonce importante, le droit ou le mérite revient aux médias nationaux.

C’est vrai que samedi, il s’est adressé aux Tunisiens, via Al Watania et Nessma TV pour expliquer son action en faveur des régions. C’était très utile, mais pourquoi pas en son temps ?

« Habib Essid est condamné à rétablir la sérénité »

Une éventuelle démission d’Habib Essid peut-elle détendre l’atmosphère, comme le clament certains ?

Non. Je pense qu’une éventuelle démission en pleine tension engagerait le pays dans des crises multiples et non pas à un dénouement. Les ennemis de la Tunisie n’attendent pas mieux. M. Essid est condamné à rétablir la sérénité et même commencer à réussir. Son profil de conciliateur (non cassant) a aidé le pays. Le «casting» de la prochaine échéance sera caractérisée par le déterminisme de la personnalité à foncer droit aux buts avec de la rigueur.

Comment évaluez-vous les critiques de l’opposition ?

D’abord, l’opposition ne peut pas se limiter à la critique. Ce serait trop facile. Elle doit également proposer et agir. Sur un autre plan, il ne faut pas que certains profitent de cette défaillance pour semer les troubles et affaiblir l’État et le gouvernement.

Attention, il y a des fléaux bien pires : le déchaînement du terrorisme, la contrebande, la corruption et l’absence de l’État. Donc, critiquer pour construire, oui. Mais sans overdose. Car, l’overdose tue, et les institutions et les Tunisiens et la démocratie.

 « Le citoyen d’aujourd’hui doit participer et suivre la concrétisation »

 Comment peut-on désamorcer la tension?

Il faut d’abord commencer par faire parler les hommes sages et crédibles pour proposer ce qui est réalisable dans le but de rétablir la confiance perdue.

L’une des solutions serait aussi que le gouvernement dépêche des délégations représentant ses ministères, ses Établissements publics et des hommes d’affaires dans les régions pour dialoguer et dresser des priorités ensemble et selon des calendriers étalés.

Ceci impliquerait la population et en particulier les jeunes chômeurs dans la recherche des solutions et l’élaboration de projets concrets et urgents. Faire participer les habitants des régions à retrouver les remèdes donnerait de la crédibilité et de la transparence à l’effort du gouvernement. Le citoyen d’aujourd’hui doit participer et suivre la concrétisation…

Malheureusement, jusqu’ici le lien de confiance entre les manifestants et le gouvernement est rompu.

« C’est une phase très critique de l’histoire du pays »

Dans votre livre «Chronologie de la Révolution Tunisienne : Démocratie ou guerre civile», paru en 2011, vous avez parlé de la menace d’une guerre civile si la transition démocratique ne réussissait pas. Pensez-vous que ce qu’on est en train de vivre aujourd’hui est le début de ce scenario dramatique ?

Non, pas en ce moment. La qualité de la sécurité a radicalement changé. Mais, cela n’empêche que c’est une phase très critique de l’histoire du pays qui pourrait le faire basculer dans l’inconnu. Pour éviter ce cauchemar, le pouvoir exécutif a le devoir d’agir immédiatement avec du concret.

Les partis au gouvernement et l’opposition, la société civile et chaque Tunisien, doivent également se montrer conscients de cette gravité de la situation en œuvrant, tous, pour un travail de sauvetage. Le gouvernement a réalisé des projets, mais ils n’ont pas été communiqués comme il se doit.

Vous étiez l’un des premiers à demander, en 2012, la création d’un gouvernement d’union nationale. Pensez-vous qu’un tel gouvernement pourrait sauver le pays en ce moment ?

Hélas, la réponse à cette question s’est, aujourd’hui, avérée, dans les deux cas, un piège. Ou bien éviter au pays l’affrontement des deux partis antagonistes, ou bien faire sombrer le pays dans le compromis de l’arrangement et de l’impunité. Les deux choix sont aussi pires que l’autre.

« La démocratie ne se construit jamais sur un terrain flottant,
ni avec des mercenaires non plus »

Donc, si encore un gouvernement d’union va permettre un travail en commun entre toutes les principales sensibilités (sans opposition de poids) au profit de l’intérêt national, ce fonctionnement risquerait d’encourager les participants à un partage entre eux du pouvoir sous la règle du donnant-donnant. Quelle horreur !

A choisir, je préfère la consolidation des Institutions de l’État, le travail collégial en ce moment, mais ensuite, faire régner la démocratie et l’intransigeance. La démocratie ne se construit jamais sur un terrain flottant, ni avec des mercenaires non plus. Il faut des patriotes démocrates. De vrais.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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