Le billet de Hatem Bourial – Parole d’une poubelle libre!

Heureusement qu’il ne fait pas encore 35° à l’ombre ! Sinon, les rue de Tunis ainsi que d’autres villes, schlingueraient encore plus vilain…

A sentir les odeurs qui planent sur le pays, on ne peut s’empêcher de penser qu’au sens freudien du terme, notre révolution est encore au stade anal. Honni soit qui mal y pense mais cette marée infantile de revendications légitimes mais trop précoces, cette avalanche de mouvements sociaux trépignant d’impatience ne font qu’entretenir une atmosphère que d’aucuns commencent à qualifier de chaos délibéré.

Depuis plusieurs jours, la grève des éboueurs de la capitale donne à Tunis des allures napolitaines tendance Berlusconi ou encore oranaises version Camus. Alors que la gauche succombe à une mystérieuse dispersion narcissique, alors que le Destour se dissout sous les coups de boutoir d’éradicateurs aux intentions vengeresses mais non dénuées d’arrière-pensées, alors que les islamistes font preuve d’une discipline militante et d’un travail de mobilisation remarquables, les éboueurs lancent leur mouvement sur les décombres d’une ville de tourteaux en pleine décomposition.

Le prestige de l’Etat en prend une pleine benne, rue Souk Ahras, où pour accéder au Tribunal administratif, il faut contourner un gigantesque amas de détritus. Le syndicalisme a aussi sa part d’ordures qui jonchent les parages immédiats de la place Mohamed Ali. Toute une ville en prend pour son grade avec parfois des contrepoints plutôt surréalistes.

A l’image de ce marchand de fruits installé près d’un innommable et fétide monticule. A l’image de ces deux quidams qui devisent comme si de rien n’était au milieu de remugles nauséabonds. Comme ces fidèles qui pour accéder à leur mosquée de quartier enjambent presque une décharge… On dirait que ces incroyables amoncellements avaient toujours fait partie du décor. Au fond, on s’habitue à tout : aux tanks, aux montagnes d’ordures et à ce nouvel air du temps plutôt impur.

Heureusement, certains concitoyens ont retroussé leurs manches. Les uns brûlent les tas de crasse ce qui en fait amplifie la pollution. D’autres se cotisent au niveau des quartiers pour financer l’enlèvement des poubelles et leur transport vers les dépotoirs. Certains ne font rien. D’autres rêvent à Lampedusa et d’autres encore – plutôt rares – en veulent aux éboueurs.

Les plus cyniques s’amusent, puisque c’est la mode, à rebaptiser les rues. Ainsi, l’avenue de Paris a hérité d’un retentissant avenue des Pourris. Quant à la place Pasteur, elle a été dégradée place du Typhus. D’autres noms circulent : cela va de rue Khamjoun à Souk Jelma pour la pauvre avenue de France dont les arcades sont assiégées par les camelots et souillées par des sacs difformes et suitants.

Que faire ? Demander une intervention humanitaire ne serait pas très sérieux même si le (ô combien zélé) maire de Paris multiplie les courbettes à notre égard. Détourner un peu de l’argent de Ras Jedir et Lampedusa pourrait être la panacée mais ça rappellerait trop les ruses de Mejnoun Leïla. Demander à monsieur le maire d’augmenter les salaires du personnel municipal et intégrer les intérimaires créerait selon les bien-pensants un dangereux précédent. Aux lecteurs de contribuer à ce billet en imaginant d’autres sorties de crise…

En attendant, nous avons bel et bien le nez dans la mouise pour un moment. A moins d’un miracle, les tonnes de déchets qui augmentent chaque jour ne disparaitront pas d’elles-mêmes. Mais qui sait ? Chez nous, le merveilleux n’est pas rare et les messies se bousculent sur les plateaux télé.

A force de naviguer entre l’absurdité des demi-mesures et l’habitude des mesures absolues, nous semblons avoir oublié que s’il n’y a pas de sots métiers, il y a aussi ceux qu’on laisse aux autres. Et, en attendant patiemment un miraculeux mieux, nous pouvons toujours nous dire que pour l’heure, l’animal qui a le plus profité de la révolution n’est autre que le microbe.

Parole d’une poubelle libre !

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