Une lettre de licenciement signée par le représentant légal de Jereh, datée du 24 avril 2026 et rendue publique le 5 mai par le député Mustapha Boubakri, accuse l’ETAP de ne pas avoir payé ses dues depuis plus de neuf mois. Derrière les licenciements annoncés, le différend apparaît bien plus complexe.
Tout part d’une lettre. Signée par Zhen Liu, représentant légal de Jereh, elle annonce à des employés tunisiens la fin de leur contrat à compter du 10 mai — soit seize jours après sa date. La société chinoise invoque une crise de trésorerie liée aux impayés de l’ETAP. C’est sa publication le 5 mai par le député Boubakri qui a déclenché la polémique, le parlementaire interpellant publiquement sur la responsabilité de l’ETAP et les conséquences pour l’État tunisien.
Jereh Oil & Gas Engineering est la filiale internationale du groupe chinois Jereh, basé à Yantai. Coté à Shenzhen, le groupe emploie plus de 9000 personnes dans plus de 70 pays et figure parmi les 130 premiers entrepreneurs internationaux selon ENR 2024. En juillet 2025, il décrochait un contrat de 855 millions de dollars auprès de Sonatrach en Algérie. Le contrat tunisien de 70 millions de dollars représente une fraction marginale de son activité — ce qui rend discutable l’argument d’une « grave crise de trésorerie ».
Pourtant, en 2019, Jereh présentait ce contrat comme « une étape majeure de sa stratégie de mondialisation » et la Tunisie comme « l’un des pays les plus importants » de l’Initiative Ceinture et Route chinoise, se félicitant d’avoir « brisé le monopole des concurrents occidentaux » sur le marché nord-africain. Six ans plus tard, c’est ce projet vitrine qui se retrouve au cœur d’un conflit social.
Un projet stratégique à l’arrêt
Le GTP-T vise à traiter 600.000 m³/jour de gaz du gisement de Nawara via un pipeline de 94 km, pour alimenter en gaz commercial le réseau de la STEG à Tataouine et produire 40 tonnes de GPL par jour.
Pour une région affichant l’un des taux de chômage les plus élevés du pays, ce projet représente bien plus qu’une infrastructure énergétique. En janvier 2026, Boubakri lui-même dénonçait un chantier « au point mort » cinq ans après son lancement. La dépendance énergétique de la Tunisie atteignant 64% à fin février 2026, tout blocage du GTP-T aggrave directement la facture nationale.
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Deux versions, des salariés exposés
Jereh présente l’ETAP comme seule responsable. Mais selon des informations disponibles, la suspension des paiements serait liée à des manquements contractuels reprochés à Jereh : absence d’inspection par un bureau agréé et défaut de certification technique. L’ETAP aurait agi conformément au contrat — et non par incapacité financière, l’entreprise ayant clôturé 2025 avec un bénéfice de 207 millions de dinars pour un chiffre d’affaires de 1,8 milliard.
Dans ce flou, ce sont les salariés tunisiens qui paient le prix. Le préavis de seize jours soulève des interrogations au regard du droit du travail tunisien, et le licenciement économique implique en principe l’Inspection du travail — procédure absente de la lettre. Ni Jereh ni l’ETAP n’ont publié de position officielle. Aucun média étranger ni aucune communication du groupe Jereh n’a repris l’affaire à la date de publication.
Ce sont eux qui paient le prix d’un bras de fer entre une multinationale active dans 70 pays et une entreprise publique tunisienne, autour d’un projet que leur région attend depuis cinq ans.
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