La crise des eaux en bouteille en Tunisie ne se résume plus à une rupture ponctuelle dans les rayons. Elle révèle désormais un déséquilibre beaucoup plus profond entre une consommation estivale qui explose, des capacités de production mises sous pression et une demande des ménages amplifiée par les craintes de pénurie.
Le phénomène a pris une ampleur spectaculaire au cours des dernières semaines. Selon la Chambre des propriétaires des grandes surfaces, les eaux conditionnées représentent actuellement entre 50 % et 70 % de la distribution assurée par ces enseignes, contre environ 20 % en temps normal. Plus révélateur encore : durant les quatre derniers jours, elles ont représenté entre 85 % et 90 % du total des ventes enregistrées dans les grandes surfaces.
Autrement dit, les consommateurs ne se contentent plus d’acheter davantage d’eau : ils modifient temporairement leurs habitudes d’achat, au point de faire de cette matière l’essentiel de l’activité commerciale des grandes surfaces.
Quatre fois plus d’eau consommée en juillet
À l’origine de cette tension, un choc exceptionnel de demande. Le directeur des recherches économiques au ministère du Commerce, Samir Khalfaoui, a indiqué que la consommation d’eau conditionnée avait été multipliée par quatre en juillet par rapport à son niveau habituel.
Cette explosion intervient dans un contexte particulièrement contraignant. La vague de chaleur historique a poussé les besoins en eau à des niveaux inhabituels, tandis que les interruptions de distribution d’eau potable ont incité davantage de ménages à se tourner vers les bouteilles.
À cela s’est ajouté un autre facteur : les coupures d’électricité. Plusieurs unités de mise en bouteille ont connu des perturbations de leur production, au moment même où la demande atteignait son pic.
Le résultat est un effet de ciseaux : la demande augmente brutalement alors que l’offre subit elle-même des perturbations.
Le stock de sécurité épuisé plus tôt que prévu
La conséquence la plus significative concerne le stock régulateur national. Celui-ci, qui devait normalement permettre de couvrir les besoins jusqu’à la fin du mois d’août, avait été épuisé dès la mi-juillet.
Cette situation montre surtout que les prévisions de consommation ont été dépassées par la brutalité du phénomène climatique.
La Tunisie compte aujourd’hui 31 stations de conditionnement d’eau en bouteille. Le secteur doit faire face à une concentration très forte de la demande pendant l’été : environ 40 % de la production nationale annuelle est consommée entre juin et septembre.
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La consommation quotidienne passe ainsi d’environ 7 millions de litres pendant le reste de l’année à près de 10 millions de litres durant cette période. Cette saisonnalité rend le marché particulièrement vulnérable lorsqu’un épisode climatique exceptionnel vient perturber les prévisions.
Le paradoxe : plus les consommateurs stockent, plus la tension s’accentue
Face aux rayons vides ou aux difficultés d’approvisionnement, les ménages ont adopté un réflexe classique en période de pénurie : acheter davantage que leurs besoins immédiats.
Les autorités appellent pourtant à éviter le stockage domestique, affirmant que l’approvisionnement est désormais quotidien et que les unités de production ont retrouvé leur rythme normal.
C’est ici que se trouve l’un des paradoxes de la crise : la peur de manquer peut elle-même contribuer à créer le manque.
Lorsqu’un consommateur achète plusieurs packs « au cas où », il retire du marché une quantité d’eau qui aurait normalement été consommée progressivement. Si des milliers de ménages adoptent simultanément ce comportement, la demande apparente devient artificiellement supérieure aux besoins réels.
Les grandes surfaces se retrouvent alors avec des stocks qui disparaissent beaucoup plus rapidement, alimentant à leur tour la perception d’une pénurie.
Une crise amplifiée par les pratiques spéculatives
La tension sur le marché a également créé un terrain favorable aux pratiques spéculatives. Les services de contrôle économique ont saisi, au cours du mois d’août, plus de 700 000 litres d’eau conditionnée pour des infractions liées notamment à des hausses excessives des prix, à l’accaparement et à la spéculation.
Le phénomène ne relève donc plus uniquement d’un problème industriel. Il touche également la chaîne de distribution et les comportements des acteurs du marché.
La multiplication des achats dans les grandes surfaces peut d’ailleurs contribuer à déplacer la pression : lorsque l’approvisionnement y devient plus visible et plus régulier, une partie de la demande se concentre dans ces circuits, expliquant pourquoi les grandes surfaces assurent actuellement jusqu’à 70 % de la distribution dans certaines zones, contre seulement 20 % avant la crise.
Une crise de l’eau… mais aussi une crise de confiance
Au-delà des chiffres, la crise pose une question plus structurelle : pourquoi une interruption de l’eau du robinet se traduit-elle aussi rapidement par une ruée vers l’eau en bouteille ?
Les coupures répétées de l’eau potable ont contribué à renforcer le recours aux eaux conditionnées comme solution de substitution. La bouteille n’est donc plus seulement un produit de consommation estivale ; elle devient, pour une partie des ménages, une forme de sécurité face à l’incertitude de l’approvisionnement.
La crise actuelle met ainsi en évidence une double vulnérabilité : celle du système de production d’eau conditionnée face aux pics climatiques et celle des ménages face aux perturbations du réseau public.
Les autorités assurent que les capacités de production ont désormais retrouvé leur niveau normal et anticipent une amélioration importante de l’approvisionnement dans les prochains jours. Mais l’épisode de cet été pourrait laisser une question durable : si les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes et plus intenses, le modèle actuel de consommation d’eau en bouteille pourra-t-il absorber de nouveaux pics de demande ?
La crise actuelle fournit, en quelque sorte, un test grandeur nature de la capacité de la Tunisie à gérer simultanément trois pressions : le changement climatique, la fragilité des infrastructures et l’évolution des comportements de consommation.