Depuis plusieurs années, la question de la souveraineté énergétique tunisienne revient de manière récurrente dans le débat public. Une publication récente de l’activiste et expert Sami Jellouli ravive cette problématique en posant un constat sans détour : l’absence d’investissement dans le raffinage depuis les années 1960 constitue, selon lui, un échec stratégique majeur.
Au cœur de son argumentaire, un chiffre symbolique : la capacité de la raffinerie de Bizerte, restée autour de 32 000 barils par jour depuis des décennies. Pour Jellouli, cette stagnation illustre un manque de vision à long terme, d’autant plus frappant que les prix du pétrole ont été relativement bas pendant de longues périodes, ce qui aurait pu favoriser des investissements structurants.
Exemple type d’une opportunité manquée
L’abandon du projet de raffinerie à Skhira, évoqué dès 2006, est présenté comme l’exemple type d’une opportunité manquée, entravée par la bureaucratie et des dysfonctionnements institutionnels.
L’un des points les plus marquants de son analyse concerne la dépendance actuelle de la Tunisie vis-à-vis des raffineries européennes, notamment italiennes et françaises. En important des produits raffinés issus de pétrole brut libyen transformé à l’étranger, le pays supporte une “double facture” incluant les marges de raffinage. Une situation que l’expert qualifie d’irrationnelle sur le plan économique.
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Mais au-delà du constat, Sami Jellouli avance une proposition forte : repositionner la Tunisie dans une logique de partenariat stratégique avec la Libye. Il appelle à des négociations directes avec la National Oil Corporation (NOC) libyenne, sur la base d’un rapport d’égal à égal, mettant en avant plusieurs leviers : le rôle logistique clé de la Tunisie pour l’ouest libyen, les compétences techniques tunisiennes dans le secteur pétrolier, ainsi que l’interdépendance sécuritaire entre les deux pays.
Cette approche s’inscrit dans une logique de “diplomatie énergétique” assumée, inspirée notamment par des accords récents conclus entre la Libye et d’autres partenaires régionaux. L’objectif serait d’obtenir des conditions préférentielles d’approvisionnement, voire des formes de troc incluant des services techniques tunisiens en échange de pétrole brut.
Quelle faisabilité politique et diplomatique
Toutefois, cette lecture appelle plusieurs interrogations. D’abord, la faisabilité politique et diplomatique d’un tel repositionnement reste incertaine dans un contexte libyen encore fragmenté. La capacité de la Tunisie à peser face à d’autres acteurs régionaux plus influents, comme l’Égypte ou la Turquie, mérite également d’être questionnée.
Ensuite, la relance d’un projet de raffinerie — à Skhira ou ailleurs — suppose des investissements lourds, dans un contexte budgétaire contraint. Le modèle économique d’une telle infrastructure, face à la transition énergétique mondiale et à la volatilité des marchés pétroliers, doit être rigoureusement évalué.
Enfin, la question de la gouvernance reste centrale. Les blocages évoqués par Jellouli — bureaucratie, corruption, absence de coordination — constituent précisément les défis que tout nouveau projet devra surmonter. Sans réformes structurelles profondes, le risque est de reproduire les mêmes échecs.
En filigrane, la tribune de Sami Jellouli pose une question essentielle : la Tunisie peut-elle encore corriger un retard accumulé depuis plus d’un demi-siècle dans un secteur aussi stratégique ? Entre volontarisme politique, contraintes économiques et recompositions géopolitiques, le chantier apparaît aussi urgent que complexe.