Trois jours après l’attaque de Ben Guerdane, des soldats posant avec des terroristes abattus fait encore le buzz sur la toile. Vu les réactions mitigées des internautes, Webdo a contacté Kerim Bouzouita, docteur en anthropologie et spécialiste des médias pour faire part de son bulletin de notes.
Pour Kerim Bouzouita les commentaires ont été très sévères envers les jeunes soldats. Selon lui, avant de les juger, il faut essayer de comprendre le contexte.
« Le selfie est une pratique courante chez les jeunes »
« Les soldats sur la photo sont jeunes », rappelle Bouzouita. « On distingue un soldat deuxième classe et un sergent. Et le selfie est une pratique courante chez les jeunes », rappelle-t-il.
« Dans le cas présent, les soldats, sont postés à Ben Guerdane en première ligne face à la menace d’invasion terroriste. C’est une situation anxiogène pour les soldats au quotidien ».
[pull_quote_center] »Plus encore avec les deux dernières attaques et les pertes du côté de l’armée, la mort n’est plus une hypothèse, c’est une réalité avec laquelle doivent composer les soldats, surtout ceux qui sont inexpérimentés », affirme-t-il.[/pull_quote_center]
Le besoin de reconnaissance de la part des soldats
Pour l’anthropologue, « le selfie renvoi à deux niveaux d’analyses importants : D’abord le besoin de reconnaissance de la part des soldats. La reconnaissance tout ce qu’ils accomplissent et le risque qu’ils courent pour assurer nos frontières. Cela explique le choix de poser à visage découvert ».
[pull_quote_center] »Le second niveau concerne le choix d’inclure les cadavres des terroristes dans la photo. C’est une manière moderne de reprendre certaines pratiques de guerre qui appuient le fait d’avoir défait l’ennemi ».[/pull_quote_center]
Dans la Grèce antique, les guerriers scythes buvaient le sang du premier homme qu’ils tuaient
« Dans la Grèce antique, rappelle-t-il, les guerriers scythes buvaient le sang du premier homme qu’ils tuaient, coupaient la tête de tous les soldats qu’ils tuaient durant la bataille, et les rapportaient au roi ».
[pull_quote_center] »D’autres pratiques contemporaines existent également. C’est une manière de se rassurer, de montrer au monde sa valeur de soldat et de défier la mort et les adversaires à venir. Peut-être même d’intimider tous ceux qui cherchent la guerre ».[/pull_quote_center]
La guerre est aussi une guerre d’images
« Sans compter que depuis la guerre du Vietnam, la guerre est aussi une guerre d’images. Et Daech maîtrise parfaitement l’arme médiatique. Les soldats ont peut-être cherché à
défier l’organisation terroriste avec cette même arme.
Maintenant, revient-il, ce qui est contestable, c’est que les soldats se sont pris en photo à visage découvert, ce qui les met en danger ainsi que leurs familles sachant que la menace terroriste vient aussi de l’intérieur.
Les jeunes soldats risquent des mesures disciplinaires
L’armée tunisienne est – d’habitude – très stricte et sobre par rapport à son image. La discipline étant l’un des piliers de tout corps d’armée, les jeunes soldats risquent des mesures disciplinaires ».
Cela a été confirmé par le porte-parole du ministère de la Défense, Rachid Bouhoula qui a déclaré sur France 24 : « Si ce selfie se confirme, ce serait inacceptable. Surtout que les soldats sont à visage découvert. Ils peuvent s’exposer à des représailles ».
« D’autres points sont également discutables, d’abord l’exposition des enfants à ce genre de photos violentes : internet est ouvert à tout le monde. Si les adultes ont la capacité de gérer la violence des images, il y va différemment pour les enfants.
La guerre contre le terrorisme ne se gagne pas en exposant des cadavres
Et ce n’était pas, à mon sens une bonne idée, de diffuser ces photos sur internet. Et les médias qui n’ont pas flouté les visages des soldats et des cadavres de terroristes ont simplement fait preuve d’un manque total de professionnalisme », dit-il.
Le selfie peut-il jouer à notre faveur dans la guerre médiatique menée contre les terroristes ? L’expert rétorque : »La guerre médiatique que nous menons contre le terrorisme ne se gagne pas en exposant des cadavres de terroristes en image, mais en faisant un travail de fond sur cette question ».
« Nous n’avons pas encore vu un seul reportage ou de vrais experts intervenir pour expliquer comment ce phénomène s’est imposé, comment des jeunes ont été endoctrinés, qui a financé tout ça ?
Comment peut-on faire de la prévention anti-terroriste et protéger les enfants contre ça. Le devoir des médias est là, il n’est pas dans la surenchère des émotions », ajoute-il.
B.Z.