Alors que le détroit d’Ormuz reste quasi-paralysé, Téhéran se tourne vers Moscou. Mais la Russie peut-elle réellement compenser l’effondrement du commerce maritime iranien ? La réponse se situe entre solidarité politique, calcul stratégique et limites logistiques.
Le 27 avril 2026, à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine recevait Abbas Araghchi, chef de la diplomatie iranienne. Le président russe a assuré que Moscou ferait « tout » pour aider l’Iran à traverser cette période de turbulences. En retour, Araghchi a salué un allié aux positions « fermes et inébranlables ». Une scène très politique, mais dont la portée économique reste à mesurer.
Un partenariat renforcé par les sanctions
La relation économique russo-iranienne s’est consolidée au fil des sanctions occidentales. Après le retrait américain de l’accord nucléaire iranien en 2018, puis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, les deux pays se sont retrouvés dans une situation comparable : exclus d’une partie du système financier occidental, ils ont développé des mécanismes de paiement alternatifs et des routes commerciales non occidentales.
Les échanges bilatéraux ont atteint 4,8 milliards de dollars en 2024, en hausse d’environ 14 à 16%, principalement grâce aux exportations russes de céréales, métaux, machines et biens industriels. Plus de 96% des règlements se feraient désormais en monnaies nationales, rouble et rial, sans passer par le dollar.
Mais ces chiffres restent modestes au regard des besoins iraniens. La Russie et l’Iran produisent aussi des biens souvent similaires, ce qui limite naturellement leur complémentarité économique.
L’INSTC, une alternative encore incomplète
L’espoir iranien repose en partie sur le Corridor de transport international Nord-Sud, l’INSTC, qui relie la Russie à l’Iran par la mer Caspienne, les voies ferrées et les routes, avant de se prolonger vers l’Inde et l’Asie du Sud.
Cette route passe notamment par Astrakhan et Makhachkala côté russe, puis par Bandar Anzali côté iranien. En théorie, elle permettrait de contourner les routes maritimes contrôlées par les puissances occidentales. En pratique, elle reste freinée par un maillon manquant : la liaison ferroviaire Rasht-Astara, dans le nord de l’Iran.
Ce tronçon, crucial pour relier pleinement le réseau iranien à l’Azerbaïdjan puis à la Russie, n’est toujours pas achevé malgré un accord de financement signé avec Moscou en 2023. Sa mise en service complète n’est pas attendue avant 2027. Autrement dit, le corridor devient urgent au moment même où il n’est pas encore prêt.
Moscou peut aider, mais pas remplacer Ormuz
Pour la Russie, soutenir l’Iran répond à plusieurs intérêts. Un Golfe sous tension maintient les prix du pétrole à un niveau élevé, ce qui sert l’économie russe. L’INSTC renforce aussi le rôle de Moscou comme pivot du commerce eurasiatique non occidental. Enfin, préserver un allié régional anti-occidental reste un objectif stratégique.
Mais cette convergence a ses limites. La Russie fait elle-même face à des tensions économiques et à une guerre prolongée en Ukraine. Elle peut offrir un soutien diplomatique, des céréales, des routes commerciales alternatives et une coopération à long terme. Elle ne peut pas se substituer au commerce maritime iranien.
Le problème central reste là : près de 90% du commerce extérieur iranien transite par le Golfe. Remplacer ces flux par des corridors terrestres et ferroviaires prendrait des années, coûterait plus cher et ne réglerait pas la question majeure des exportations pétrolières, cœur de l’économie iranienne.
C’est pourquoi Téhéran continue, en parallèle, de chercher une issue diplomatique : médiation pakistanaise, contacts avec Oman, et proposition transmise à Washington autour d’une réouverture du détroit d’Ormuz contre un cessez-le-feu.
La Russie apparaît donc moins comme une bouée de sauvetage que comme un partenaire de circonstance. Moscou peut amortir le choc, accompagner diplomatiquement l’Iran et préparer une relation économique plus structurante à long terme. Mais elle ne peut ni rouvrir Ormuz, ni remplacer la puissance du commerce maritime iranien.
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