À la veille du palmarès, alors que le jury présidé par Park Chan-wook s’apprête à rendre son verdict, une autre compétition se joue déjà depuis plusieurs jours sur la Croisette : celle des pronostics et des palmomètres.
Mais un phénomène apparaît rapidement : contrairement à 2025, aucun film ne domine clairement cette 79e édition. Les hiérarchies varient selon les espaces critiques. La presse francophone, la presse anglophone et les médias arabes convergent parfois sur certains titres, mais les placent rarement au même niveau.
Minotaure, le favori le plus transversal
S’il fallait retenir un film capable de traverser presque toutes les frontières critiques, ce serait probablement Minotaure d’Andreï Zviaguintsev.
Son retour en compétition après plusieurs années d’absence est perçu comme l’un des grands événements de cette édition. Le film revient régulièrement dans les palmomètres français et parmi les titres les plus cités par les critiques.
Dans les médias francophones, beaucoup soulignent l’ampleur de la mise en scène, la dimension politique du récit et son profil de « Palme classique » : une œuvre ambitieuse portée par un auteur déjà installé.
Le regard anglophone paraît proche. Minotaure figure régulièrement parmi les candidats sérieux au prix suprême et fait partie des films les plus stables dans les différents pronostics.
Les commentaires arabes mettent davantage l’accent sur ses thèmes — pouvoir, domination et fractures contemporaines — mais aboutissent souvent à la même conclusion : à ce stade du festival, Minotaure est probablement le favori le plus consensuel.
Fatherland, le retour du grand récit historique
Autre film qui semble franchir les frontières critiques : Fatherland de Paweł Pawlikowski.
Les réactions sont largement favorables, même si les sensibilités diffèrent légèrement. Les critiques francophones insistent davantage sur la précision du récit, le travail historique et la construction du film, au point que plusieurs observateurs le voient déjà comme un candidat naturel au Grand Prix, voire à la Palme.
Les médias anglophones, eux, soulignent davantage le retour d’un cinéaste oscarisé et la portée internationale du projet.
Dans plusieurs articles et commentaires arabes, Fatherland revient également parmi les films les plus respectés de cette compétition, même s’il est plus souvent associé au Grand Prix qu’à la Palme d’or.
Hope, le film qui a rebattu les cartes
S’il existe un film ayant véritablement modifié les pronostics au fil du festival, c’est probablement Hope de Na Hong-jin.
Avant sa projection, le film apparaissait surtout comme une curiosité : un projet monumental mêlant science-fiction, horreur, créatures et spectacle, porté par le retour du réalisateur sud-coréen dix ans après The Strangers (2016).
Après les projections, il a progressivement gagné du terrain dans plusieurs pronostics et figure désormais parmi les œuvres les plus discutées, particulièrement dans les espaces anglophones. Certains observateurs évoquent même la possibilité qu’il puisse prétendre à la Palme.
La question qui divise est devenue presque centrale : Cannes peut-il récompenser une œuvre aussi spectaculaire ?
Les observateurs francophones restent plus prudents. Beaucoup saluent la démesure, l’ambition et la puissance visuelle du projet, mais hésitent encore à le placer au sommet du palmarès. Plusieurs voix le voient davantage du côté d’un Prix du Jury ou d’une récompense de mise en scène.
Les médias arabes paraissent plus enthousiastes. Le retour du cinéma coréen, l’ampleur du projet et sa dimension humaine semblent y avoir trouvé un écho particulier.
Un autre élément alimente régulièrement les conversations : Park Chan-wook préside cette année le jury, tandis que Hope est le seul film sud-coréen en compétition. Cela ne préjuge évidemment en rien du résultat final, mais le sujet revient souvent sur la Croisette.
Aujourd’hui, Hope est sans doute le film capable de bouleverser tous les scénarios.
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The Beloved, l’outsider qui s’installe
Parmi les films présents dans les pronostics sans jamais devenir le favori absolu, The Beloved (El ser querido) de Rodrigo Sorogoyen occupe une position particulière.
Peu de critiques le placent aujourd’hui en tête de la course à la Palme, mais beaucoup le maintiennent dans les scénarios de palmarès.
La réception francophone paraît particulièrement attentive au travail du cinéaste espagnol, à la construction du récit et aux performances d’interprétation. Le film s’est progressivement imposé comme un candidat crédible, même s’il reste souvent derrière Minotaure ou Fatherland.
Chez les critiques anglophones, The Beloved apparaît davantage comme un outsider solide que comme le grand favori de cette édition.
Les commentaires arabes semblent également réceptifs à ses thèmes familiaux et à son exploration des relations humaines et de la masculinité, ce qui lui permet de conserver une présence constante dans les débats critiques.
La Bola Negra, l’outsider porté par son accueil cannois
Autre film qui s’est invité dans les discussions de fin de festival : La Bola Negra, qui a reçu une longue ovation d’environ vingt minutes après sa projection.
Le film aborde la masculinité, le désir, les identités et les rapports familiaux à travers plusieurs temporalités, tout en revenant sur des questions de mémoire et d’héritage dans l’Espagne contemporaine. Cette dimension plus intime et générationnelle semble avoir trouvé un écho chez une partie de la critique.
Sans apparaître comme un favori évident pour la Palme, La Bola Negra fait désormais partie des films cités lorsqu’il est question d’une possible surprise du jury ou d’un prix intermédiaire.
Coward, entre émotion et attentes élevées
Avec Coward, Lukas Dhont a rapidement imposé son film parmi les œuvres les plus commentées après leur projection.
Le film a suscité des réactions fortes, même si une partie des observateurs a exprimé certaines réserves, notamment au regard des attentes créées par Girl (2018) et Close (2022).
Les critiques francophones restent néanmoins très attentives à cette nouvelle proposition du cinéaste belge, au point que plusieurs observateurs l’évoquent désormais parmi les candidats possibles au Grand Prix ou au Prix du Jury.
Les médias anglophones semblent suivre une logique proche : Coward apparaît régulièrement dans les scénarios de récompenses importantes, même s’il est plus rarement cité pour la Palme.
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The Man I Love, meilleur interprète masculin?
La trajectoire de The Man I Love est différente. Le film circule moins dans les pronostics liés à la Palme que dans les discussions autour de la performance de Ramy Malek.
Depuis sa projection, l’acteur fait partie des interprètes régulièrement cités dans les commentaires critiques consacrés au festival. Plusieurs médias ont souligné l’intensité émotionnelle de sa prestation et la placent parmi ses rôles les plus marquants depuis Bohemian Rhapsody (2018).
Sans apparaître comme un favori pour la Palme, The Man I Love continue ainsi d’exister dans les discussions de palmarès à travers l’hypothèse d’un éventuel prix d’interprétation masculine pour Ramy Malek.
Des hiérarchies critiques divergentes
À quelques heures du verdict, une question émerge sur la Croisette.
Si Hope venait réellement à s’imposer, Cannes ouvrirait-il davantage la Palme d’or aux grandes œuvres de genre et au cinéma spectaculaire ? À l’inverse, une victoire de Minotaure ou Fatherland prolongerait une tradition plus classique de la Palme.
Au-delà des films eux-mêmes, le palmarès pourrait ainsi être lu comme un signal sur l’évolution des goûts cannois.
