Invitée des « Rendez-vous avec… » du Festival de Cannes, Cate Blanchett a rencontré le public, dimanche, salle Buñuel, lors d’un échange animé par Didier Allouch. Pendant près d’une heure, l’actrice australienne a traversé plusieurs sujets : les déplacements forcés, la place des festivals, les transformations de l’industrie, les inégalités entre femmes et hommes, l’intelligence artificielle, mais aussi le métier d’actrice et ce que le cinéma peut encore apporter dans un monde saturé de certitudes.
Loin d’un simple exercice de carrière, la rencontre a pris la forme d’une réflexion sur le rôle des artistes face aux crises contemporaines. Cate Blanchett y a défendu une idée simple : le cinéma ne doit pas forcément apporter des réponses, mais il doit continuer à ouvrir des espaces de questionnement.
Des déplacements forcés aux déplacements du regard
La rencontre s’est ouverte sur le Displacement Film Fund, lancé il y a deux ans avec le soutien du Festival de Cannes. Avant même d’évoquer ses rôles ou sa filmographie, Cate Blanchett a tenu à revenir sur cette initiative, née de son engagement auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, dont elle a été ambassadrice pendant une décennie.
Elle a rappelé l’ampleur des déplacements forcés dans le monde, évoquant plus de 120 millions de personnes concernées. Mais son propos ne s’est pas limité aux chiffres. L’actrice a insisté sur les conséquences humaines, professionnelles et intimes de l’exil. Lorsqu’une personne est contrainte de quitter son territoire, elle ne perd pas seulement un lieu de vie. Elle peut aussi perdre une carrière, une pratique artistique, un réseau, une identité professionnelle entière qu’il faut reconstruire ailleurs.
C’est précisément ce que le Displacement Film Fund tente d’accompagner. Le fonds soutient des cinéastes déplacés à travers des aides de 5 000 dollars destinées à la réalisation de courts métrages. Une première série de films a déjà été produite et projetée, tandis qu’un deuxième cycle est en cours.
Pour Cate Blanchett, ces œuvres ne doivent pas être regardées uniquement comme des films « sur » l’exil. Leur valeur réside aussi dans les perspectives nouvelles qu’elles apportent. Elles déplacent le regard du spectateur, remettent en circulation des voix fragilisées par l’exil et rappellent que la création peut survivre même dans des situations de rupture.
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Les festivals, des espaces fragiles mais nécessaires
Interrogée sur le rôle du cinéma face aux crises, Cate Blanchett a préféré déplacer la question vers les festivals eux-mêmes. Selon elle, ces rendez-vous ne doivent pas imposer des thématiques ou dicter des réponses. Leur rôle est plutôt de créer des espaces de rencontre, de circulation et de discussion.
Dans une époque dominée par les plateformes, les algorithmes et une consommation rapide des œuvres, les festivals demeurent, à ses yeux, des lieux où les films peuvent encore être vus collectivement, discutés et replacés dans une réflexion plus large.
Pour illustrer cette idée, elle a utilisé une image inattendue : celle d’ours polaires dérivant sur des blocs de glace. Ces blocs deviennent, dans sa métaphore, l’image des festivals eux-mêmes : des espaces fragiles, parfois menacés, mais encore essentiels pour permettre à l’art de circuler et au dialogue de continuer à exister.
Cette réflexion résonne particulièrement à Cannes, où le cinéma est souvent observé à travers les sélections, les prix, les stratégies de marché ou les polémiques. Cate Blanchett y rappelle que le festival est aussi un lieu de respiration, dans un monde où les œuvres sont de plus en plus rapidement consommées, commentées puis remplacées.
Présider le jury : écouter avant de juger
La discussion est ensuite revenue sur sa présidence du jury du Festival de Cannes en 2018. Cate Blanchett n’en parle pas comme d’un moment de prestige, mais comme d’une expérience d’écoute collective.
Elle décrit une responsabilité importante, mais surtout une immersion dans le regard des autres. Elle explique ne jamais être arrivée aux délibérations avec un ordre du jour préétabli. Son approche consistait plutôt à écouter les autres membres du jury, à confronter les perceptions et à laisser émerger progressivement une vision commune.
Juger un film lui semble d’autant plus complexe qu’une œuvre ne se livre pas toujours immédiatement. Elle raconte être parfois retournée voir un film après avoir entendu l’analyse d’un autre juré. Un détail, un point de vue, une lecture différente pouvaient modifier sa perception initiale.
Cette manière de concevoir le jugement dit beaucoup de son rapport au cinéma. Pour elle, un film n’est pas seulement un objet à classer ou à récompenser. C’est une œuvre qui continue à travailler le spectateur après la projection, parfois à distance, parfois grâce au regard des autres.
#MeToo, représentation et récits à transformer
L’échange a également abordé la montée des marches organisée en 2018 en soutien au mouvement 50/50 et à l’égalité entre femmes et hommes dans le cinéma. Cate Blanchett est revenue sur ce moment en rappelant qu’il ne concernait pas uniquement le monde du cinéma.
Selon elle, certaines femmes ont pu parler publiquement parce qu’elles bénéficiaient d’une visibilité et d’une forme de protection. D’autres, dans des secteurs moins exposés ou plus précaires, n’avaient pas cette possibilité.
Elle a aussi évoqué le recul du mouvement #MeToo, estimant qu’il avait été très rapidement affaibli, alors même qu’il avait mis en lumière des mécanismes systémiques dépassant largement l’industrie culturelle.
Son observation s’est faite plus concrète lorsqu’elle a évoqué les plateaux de tournage. Elle parle encore d’environnements très déséquilibrés, où les femmes restent minoritaires dans les équipes techniques, les postes de décision ou les espaces de pouvoir.
Pour autant, son constat n’est pas uniquement pessimiste. Cate Blanchett estime que des changements sont en cours depuis près de dix ans. Selon elle, la transformation passera notamment par une présence accrue des femmes dans la production, la décision et la création. Plus les récits seront fabriqués par des regards différents, plus les histoires racontées sortiront des schémas habituels.
C’est dans ce contexte qu’elle a évoqué Carol, film longtemps difficile à défendre avant de devenir une œuvre majeure. À ses yeux, le film a marqué parce qu’il proposait une représentation différente : une histoire d’amour entre deux femmes qui ne se terminait pas par une tragédie. Cette singularité explique aussi l’écho rencontré bien au-delà du public auquel le film semblait d’abord destiné.
Le doute comme méthode de travail
La partie la plus personnelle de la rencontre a porté sur son métier d’actrice. L’image publique de Cate Blanchett est souvent celle d’une interprète souveraine, précise, capable de maîtriser des personnages complexes. Elle en propose pourtant une vision beaucoup plus fragile.
Elle se décrit comme une actrice lente, qui a parfois besoin de temps pour s’approprier un lieu, un projet, une atmosphère. Elle raconte demander à certains réalisateurs la possibilité de passer les premiers jours sur un plateau à simplement observer, à absorber l’espace et à comprendre le rythme du tournage.
Ce qui n’a pas changé au fil des années, explique-t-elle, c’est cette impression de ne jamais tout savoir. Chaque rôle est abordé comme une recherche. Le doute, loin d’être un obstacle, devient presque une condition du travail. Il permet de rester disponible, de ne pas figer trop vite un personnage, de laisser l’œuvre se révéler.
Cette réflexion éclaire aussi la diversité de sa filmographie. Cate Blanchett évoque son attachement à sa vie familiale, à ses enfants, à son jardin, tout en expliquant que le jeu lui permet d’habiter temporairement d’autres existences. Chaque rôle devient une manière d’élargir son regard sur le monde.
Elle rejette aussi l’idée de l’artiste qui se serait construit seul. Pour elle, une trajectoire artistique se forme à travers les collaborations, les rencontres, les expériences partagées. Aucun parcours ne se construit dans l’isolement.
IA, argent et responsabilité
La question de l’intelligence artificielle est venue du public. Cate Blanchett n’a pas adopté une posture de rejet technologique. Elle reconnaît utiliser l’IA et la considère comme un outil efficace. Mais elle estime que les questions de droits, de consentement et de propriété restent largement ouvertes.
Son inquiétude porte moins sur la technologie elle-même que sur les logiques économiques qui l’accompagnent. Le risque, selon elle, est de voir l’argent prendre le pas sur l’humain, la rapidité sur la création, l’exploitation des données sur le respect des artistes.
Dans une industrie déjà fragilisée par les plateformes et les transformations des modes de production, cette mise en garde résonne fortement. L’IA peut être un outil, mais elle ne peut pas devenir un prétexte pour effacer les créateurs ou contourner leurs droits.
Un cinéma qui ne dicte pas, mais interroge
Vers la fin de la rencontre, Cate Blanchett est revenue à ce qui semblait constituer le fil conducteur de son propos. Le cinéma, selon elle, ne doit pas dire au public quoi penser. Il doit plutôt susciter des questions, y compris inconfortables.
Elle a évoqué Tár, rappelant que le titre fonctionne comme une anagramme du mot « art », et décrit Lydia Tár comme un personnage dont la brutalité entre en tension avec la création artistique. Une manière de rappeler que les œuvres les plus fortes ne sont pas toujours celles qui rassurent, mais celles qui obligent à regarder les contradictions en face.
La rencontre a aussi permis d’évoquer sa présence à Cannes Classics autour du documentaire Maverick: The Epic Adventures of David Lean. Cate Blanchett a rendu hommage au cinéaste britannique, saluant sa capacité à associer ampleur visuelle et émotion humaine.
Elle a enfin révélé travailler sur un nouveau projet d’envergure, The Origin of the World, réalisé par Brady Corbet. Le film couvrira environ cent cinquante années d’histoire, du XIXe siècle à l’époque contemporaine, avec une place importante accordée aux années 1970. Elle y partagera l’affiche avec Selena Gomez et Michael Fassbender.
À Cannes, Cate Blanchett n’a donc pas seulement parlé de cinéma. Elle a défendu une certaine idée de l’art : fragile, collectif, traversé par le doute, mais encore capable d’ouvrir des fenêtres dans un monde qui cherche souvent à imposer des réponses immédiates.