Plus que toute autre chose, maintenant que les arcades étaient en face de moi, de l’autre côté de la rue, les images d’enfants se laissant glisser sur les mosaïques qui revêtent les allées s’imposent à moi. Je me souviens qu’il fallait d’abord courir quelques mètres puis laisser les semelles des chaussures faire le reste. Je revoyais aussi des ribambelles d’enfants endimanchés, un chapelet de cireurs de chaussures et aussi les marchands d’azeroles qui à l’automne, investissaient les trottoirs. Les marchands de journaux à la criée avaient aussi pour habitude de sillonner les rues alentour et, entre flâneurs et cochers, se frayaient un chemin vers les cafés toujours animés.
Au coin de l’ancienne rue des Maltais, près de la boutique de l’opticien Lumbroso, je m’apprête donc à une deuxième traversée de la mémoire, tout au long de l’autre rive de l’avenue de France. L’immense librairie Saliba se trouvait non loin ainsi que celle qui appartenait à Namura. La Maison des cadeaux alors gérée par les De Matteis se trouvait également sur ce trottoir qui débouchait sur la rue de l’Ancienne poste.
L’imposant édifice du Crédit foncier et commercial de Tunisie domine le pâté d’immeubles suivant. Porté par des Atlantes, le siège social de la banque impressionne tout comme la salle des comptes qui aujourd’hui accueille un restaurant. Car l’immeuble abrite aujourd’hui un hôtel qui porte le nom évocateur de Tunisia Palace. J’avais mes habitudes juste à côté, sur la terrasse du Café du Maghreb où je venais retrouver mon ami Taoufik Ben Smail. Nous étions étudiants et passions toujours quelques heures ensemble entre le stand presse d’Ali Ben Yahia, la librairie Abdelgheni, le sellier Bouix où officiait Hadj Ahmed et la petite carterie où plusieurs objets anciens et des images du temps jadis interpellaient les passants.
De cette époque, je garde aussi l’image de madame Cohen Tannugi qui vivait dans l’immeuble au-dessus du café. Le magasin Lux se trouvait un peu plus loin et rassemblait les élégantes. Tout est question de temps car quelques décennies plus tôt, la brasserie Phénix, le restaurant Chianti et le café l’Ambassadeur occupaient les mêmes lieux. Alors qu’aujourd’hui, Maghreb Sport et des magasins de confection côtoient Bouix qui continue à vendre de superbes articles en cuir.
Comment oublier que c’est dans ces parages que se trouvait le célèbre studio des photographes Lehnert et Landrock ? Comment ne pas évoquer les premières projections du cinématographe qui avaient eu lieu au studio Soler, cet autre photographe ? Et tant de souvenirs plus personnels qui vont du goût d’une citronnade à celui d’un café glacé, d’une bascule rouge sur laquelle on se pesait contre une pièce de vingt millimes à des camelots qui appátaient les passants, de la noria des trolleybus aux vestiges des rails du tramway. Et toujours, impassible et immuable, la Porte de Bab Bhar et ses deux versants.
Je laisse la rue d’Annaba et ses nombreuses boutiques de tissus et rejoins le dernier îlot de l’avenue de France. C’est non loin que se trouvent toujours les galeries Simon qu’on dirait surgies d’un roman de Zola et la Javanaise dont les glaces et gâteaux aimantent toujours les passants. Beaucoup d’autres commerces ont disparu dont une pharmacie qui vient de rendre l’âme et céder son emplacement au présent. En ruines, un ancien établissement universitaire se souvient peut-être de Raymond Barre qui enseigna ici et du poster géant de Bourguiba qui occupa longtemps le rond-point.
Quant à moi, je suis revenu regarder les tortues et les poissons rouges dans le bassin du patio de la Nationale. Dans cette cour à ciel ouvert, on dirait que rien n’a bougé depuis soixante ans. Bien sûr, les commerces ont changé de mains : Ouanes le coiffeur n’est plus là ; Hassen le bijoutier non plus ; Ahmed le parfumeur et El Masri le photographe ont eux aussi laissé leur place à autrui. Avant eux, d’autres étaient là, bien établis ; après eux, d’autres viendront porter de nouveaux projets. Que retenir sinon la certitude que nous sommes tous de passage, transitoires, éphémères.
Je regarde les tortues dans l’eau ou bien installées sur de petits rochers qu’elles gravissent difficilement. La même chaîne me sépare du bassin rêvé de l’enfance et les mêmes rires d’enfants qui s’exclament me sortent de ma rêverie. Une dernière déambulation sur l’avenue de France, à l’ombre des ficus, sous les arcades, devant le tabac qui ressemble au mausolée d’un saint, au seuil de la rue Charles de Gaulle, madeleine inépuisable des gavroches de mon âge.
Lire aussi :