Matinée passée à arpenter l’avenue de France et prendre des notes pour me rafraîchir la mémoire. Entre les Arcades et Bab Bhar, j’ai flâné plusieurs heures, allant et revenant, cartographiant la mémoire des lieux et humant mon lot de souvenirs. J’ai aussi investi les rues transversales pour y retrouver d’autres traces et arcanes.
Longtemps, l’avenue de France a constitué la grande artère du quartier européen de Tunis. Avec ses consulats, ses grands magasins, de nombreux commerces et plusieurs lieux de convivialité, cette avenue se trouve à la confluence exacte de la médina et de la nouvelle ville extra-muros. Jusqu’au tournant du nouveau siècle, c’est là que vibrait la ville et brillait de tous ses feux. Comment retrouver toutes les traces ? La tâche semble impossible tant les générations se sont succédées dans ces parages où seuls les ficus sont immuables.
Je remonte d’abord la rive gauche vers Bab Bhar. À l’emplacement de la banque, je revois les vitrines qui ouvraient sur la grande salle de lecture du Centre culturel américain. Fait remarquable, les pierres lunaires ramenées par Apollo XI avaient été exposées ici. Je continue à avancer : la librairie Sapi, spécialisée en bureautique, se trouvait à côté et jouxtait le café Carthage. Cette enseigne avait une salle à l’étage où les lycéens aimaient s’installer pour déguster un café crème et un gâteau. Juste en face, le chemisier Abbés Agha habillait une clientèle distinguée et fidèle.
Entre le Carthage et Abbes Agha, le bassin à ciel ouvert du patio de l’immeuble La Nationale se cachait derrière de lourds portails en fer. Attraction du Tunis de l’époque, on y venait de partout admirer les tortues et se prendre en photo devant le bassin ou sous les Arcades. D’ailleurs, les photographes en maraude étaient toujours nombreux et flash à l’appui, finissaient toujours par convaincre les promeneurs.
Aujourd’hui, les photographes de rue ont disparu. Ils étaient jadis nombreux et se donnaient rendez-vous devant le square de la cathédrale. Toujours à l’affût d’une bonne occasion, ils vous prenaient en photo, recevaient des arrhes et vous remettaient un bon qui vous permettait le lendemain, de retirer votre part d’immortalité au studio qui les employait. Dans ma mémoire d’enfant, le plus spectaculaire des photographes officiait rue Amilcar. Avec son appareil à l’ancienne, il devait se cacher la tête sous un tissu noir lorsqu’il prenait un cliché. On posait pour lui sur les marches du magasin Narraci qui fut le premier cinéma de Tunis et se trouvait à l’angle de la rue Hannon.
Cette rue Amilcar est d’une richesse inépuisable. On y venait pour les parfums chez Kolsi, pour les chocolats chez Castagna, pour les livres chez Bonici et Jeanne d’Arc, pour le passage Bénévent qui menait chez Baby et sa galerie de jouets. Quand je traverse cette rue, je retrouve des sensations lointaines et aussi l’omniprésence du Marché central dont la silhouette apparaît à l’autre bout.
Je reviens sur mes pas jusqu’à la boutique Abbés Agha qui, depuis longtemps, a changé de nom. Entre les chausseurs inamovibles et le souvenir de Photomaton, je me souviens de l’opticien Delerue chez qui j’avais acheté un lot de montures de lunettes passées de mode, un peu comme celles, rondes et légères que portaient les intellectuels du dix-neuvième siècle. J’avais longtemps porté ces lunettes, un peu par volonté de me distinguer et peut-être par nostalgie de mon grand-père.
Je traverse le gué de la rue Charles de Gaulle d’où s’écoule une foule de piétons et quelques voitures conduites par des automobilistes qui s’obstinent à conduire dans ces lieux plus propices à la marche. De l’autre côté, la deuxième galerie des Arcades s’ouvre avec le magasin de tissus Au Prince de Galles. Dans le temps, la librairie Tournier était juste à côté, avec ses vitrines pleines de livres et de timbres. Aujourd’hui, les cafés Bondin et Ben Yedder occupent cet emplacement qui précédait la librairie Sakati, une agence de banque et la bijouterie Sarfati.
Passé le croisement avec la rue Amilcar qui revient à ma gauche, j’arrive à la troisième galerie qui est dominée par les nombreuses vitrines du Magasin général. Je continue à avancer après avoir admiré les céramiques nabeuliennes de la mosquée Al Altaf et parviens devant un hôtel particulier où avaient été installés les résistants angolais alors réfugiés en Tunisie. L’image des nombreux gardiens d’immeubles m’effleure l’esprit : ils étaient généralement originaires du Maroc, intransigeants et vêtus d’un ample burnous.
Encore quelques pas. Je me trouve devant l’ancienne succursale de la pâtisserie Paparone puis devant l’une des plus anciennes pharmacies de la ville qui marque le début de la rue Al Jazira. Arrivé à Bab Bhar, je ne traverse pas la porte et, passée la rue des Maltais, je rebrousse chemin, bien décidé à arpenter l’autre rive de l’avenue de France.
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