Devant le Théâtre municipal. Je retrouve un groupe d’amis en bas des marches et nous entrons dans la Bonbonnière par la porte de la rue de Grèce.
Le hasard fait que mon amie Karolin a travaillé au Berliner Ensemble et qu’elle voue une grande admiration à Bertolt Brecht.
Après un tour dans les allées et le foyer du Théâtre, avec le directeur Abbés Libirsou et l’un de ses assistants, on nous montre une affiche miraculeuse.
Elle témoigne du passage du Berliner Ensemble à Tunis, dans notre Théâtre municipal, pour une représentation du Cercle de craie caucasien, l’une des œuvres majeures du grand Brecht.
Mon amie est aux anges et trouve même des ressemblances entre notre théâtre et celui berlinois où a travaillé Brecht. Nous évoquons les grands travaux du dramaturge allemand et j’évoque la fascination qu’il a exercée sur les gens de théâtre dans la Tunisie des années soixante-dix.
Comment oublier que La Noce du Nouveau Théâtre est une libre adaptation de Brecht ?
Comment oublier que Moncef Souissi ou Ezzeddine Madani étaient marqués par l’écriture brechtienne ?
Comment oublier la sacro-sainte distanciation qui fut le principe théatral de toute une époque qui venait de tourner la page Aly Ben Ayed ?
C’est devant le portrait de ce dernier en Caligula que nous terminons notre visite par des considérations sur la langue de notre théâtre et son tiraillement entre le dialecte tunisien et l’arabe littéraire.
Cap sur le Marché central que nous abordons par la halle aux poissons. Les sardines sont souveraines et le merlan fait bonne figure. Sur un des étals des mains expertes décortiquent des chevrettes et à côté, un commerçant nettoie son stand à grande eau.
Un peu plus loin, halle des fruits et légumes, je découvre les premiers annab de l’année. Ponctuels, ils annoncent la saison des jujubes et des azeroles dont les marchands ont commencé à sillonner les rues, leur couffin à la main.
Nous traversons le marché pour nous rendre à Bab Bhar et empruntons la rue de la Kasbah pour explorer les méandres textiles de Tunis puis rallier Dar El Monastiri et la zaouia de Sidi Mahrez. C’est là que nous accomplissons le rituel de la ziara dans un sanctuaire bondé.
Mes amis s’approchent du cénotaphe après avoir ôté leurs chaussures et s’extasient devant la majesté du lieu.
Alors que nous quittions Sidi Mahrez, une dame âgée, voilée dans son sefsari, engage une brève conversation en langue française. Elle me rappelle la génération de ma grand-mère et toutes mes aïeules dispersées dans l’humus des cimetières.
Elle me suggère aussi que les rencontres inattendues dans ces sanctuaires, ne sont jamais fortuites et nourrissent des impressions de déjà-vu et de mystérieuses apparitions.
Avant de quitter Sidi Mahrez, nous nous arrêtons devant Chokri le confiseur qui nous offre du nougat et des bâtonnets de sésame.
Ce geste réveille en moi le souvenir du smat, ces offrandes bénies que les adultes apportaient aux enfants lorsqu’ils visitaient le mausolée d’un saint personnage.
J’ai pour habitude de répéter que mon premier contact avec la spiritualité était un goût exquis de nougat et cette visite ne déroge pas à cette madeleine proustienne puisque la pâte blanche sertie d’amandes me fait basculer quelques instants dans le territoire de l’enfance.
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