Direction Bab Bhar en empruntant tous les raccourcis et passages peu fréquentés. Il fallait faire vite car je devais retrouver une poignée d’amis pour aller en goguette dans les quartiers où la médina s’encanaillait.
La promenade nous a mené jusqu’à la rue du Persan. Après avoir traversé Souk El Blat, Tourbet El Bey, la rue du Riche puis la rue Abba, nous avons investi Bab Djedid et fini par arriver à la zaouia de Sidi Ali Lasmar.
Après une brève ziara au mausolée, nous avons repris notre chemin à travers le réseau de ruelles qui permet d’arpenter le chemin des ermitages de Sidi Mahrez et Sidi Belhassen, celui de la mzara de Lella Arbia et des tourbas des familles patriciennes du quartier des Andalous.
Soutenir un centre de formation pour handicapés
C’est là, au seuil de la sépulture de Sidi Kacem, que j’ai frappé à la porte du petit centre de formation pour les handicapés mentaux qui se trouve dans un ancien mausolée, au fond d’une impasse.
Karim, un des jeunes pensionnaires, me reconnaît et, avec effusion, m’accueille ainsi que mes amis. Depuis ma dernière visite, l’état de l’édifice ne s’est pas amélioré. Malgré la visite des services compétents, rien n’a été fait alors que nous sommes à une semaine de la rentrée.
Les salles d’apprentissage sont livrées à elles-mêmes et le réfectoire fait de la peine à voir, avec ses murs lézardés et ses vantaux défoncés. Est-il acceptable que des enfants soient scolarisés ici ? Pourquoi personne ne bouge pour qu’ils puissent bénéficier d’un minimum vital de décence ? Que peut faire un simple individu sinon un geste charitable qui n’en restera pas moins dérisoire et naturellement insuffisant.
Je ressens de plein fouet, l’impuissance des uns et la détresse des autres, le combat acharné des travailleurs sociaux et l’infini de la tâche à accomplir. Je repars outré et presque résigné car, tout cœur d’artichaut que je puisse être, je ne peux pas m’engager sur tous les fronts. Dans un vertige, je réalise une nouvelle fois que les urgences sont partout.
Un plan Marshall à chaque coin de rue
Il faudrait un plan Marshall à chaque coin de rue, un plan triennal pour chaque quartier, des travaux d’Hercule dans chaque cité. Il faudrait de la fibre citoyenne, de l’enthousiasme et du souffle, de la vertu et de la sueur, de l’amour qui déborde des cœurs.
Je reste convaincu que la réappropriation du local pourrait être un levier puissant pour le progrès. Je vois ici et là des prémisses et, pour me rassurer, me répète in petto, que chaque geste aussi minuscule soit-il a son importance.
C’est la dialectique de la goutte d’eau et de l’océan qui me rattrape dans ces ruelles où j’ai grandi, où flotte la mémoire des familles du Vieux Tunis. Nos pas nous rapprochent de la maison natale d’Ibn
Khaldoun qui, en son temps, avait philosophé les soubresauts de l’histoire.
Quand la tradition s’enfuit
Nous continuons à avancer dans la ville, un peu comme si nous étions en quête de sens, avions besoin d’être rassurés, subissions les fêlures de notre cité.
Nous traversons le souk des Femmes, devenu un énième capharnaüm. Nous traversons le souk de la Laine où quelques tailleurs maintiennent une tradition qui s’enfuit. Nous arrivons à la rue des Libraires disparus, délogés par les bijoutiers et l’époque qui ne lit plus. Devant la mosquée Zitouna, le parvis est occupé par des gens qui ne font que passer, pressés de se réfugier dans l’ombre du souk voisin.
Cette visite dans les méandres de la vi(e)lle m’a profondément remué. Et je ne m’y attendais pas. Comme je donne parfaitement le change, mes amis ne se rendent pas compte que je suis pensif, un peu déboussolé et surtout triste et inquiet.
Au fond, j’avais besoin de cette oasis à midi et, réveillé très tôt, j’avais une faim de paysan de retour des champs. Un couscous me ferait le plus grand bien même si la chaleur de la journée ne s’y prête pas vraiment.
Mais que voulez-vous, à chaque bouchée, chaque grain de semoule, ce sont les mânes de tous nos ancêtres auxquels je goûte avec délectation.
Le jeu sensuel du cuivre et du couscous
Quelques minutes auparavant, entre le souk du Cuivre et celui des Forgerons, mes yeux avaient plongé dans une multitude d’objets, plusieurs couscoussiers entassés les uns sur les autres, des marmites d’un autre temps, de larges sinia qui servaient à préparer la baklawa, des qassaa où des mains expertes roulaient le couscous.
Incroyable empilement hétéroclite de récipients usagés qui faisaient à la fois office de marché aux antiquités et d’épancheuses de nostalgies. Improbable et éloquent, régnant sur son empire de cuivre martelé, un monsieur d’un certain âge a commencé à vanter la marchandise, raconter la patience des chaudronniers et les gestes des étameurs, la patine d’une cruche et la grâce d’une aiguière, le jeu sensuel du cuivre et du couscoussier.