Au Festival de Cannes, certaines rencontres promotionnelles dépassent parfois le film qu’elles accompagnent. Celle organisée dans le cadre de Women in Motion autour de The Man I Love a pris cette direction. Pendant près d’une demi-heure, Rami Malek et le réalisateur Ira Sachs ont évoqué leur collaboration, la fabrication du film et le personnage de Jimmy. Mais derrière ces échanges est surtout apparu le portrait d’un acteur qui parle du cinéma comme d’une manière de donner du sens au temps, à la création et à ce qui demeure après une œuvre.
Face à la journaliste Angelique Jackson, Rami Malek est apparu loin de l’image froide ou inaccessible que peut parfois produire son statut de star internationale. L’acteur oscarisé a multiplié les confidences personnelles, revenant sur ses origines égyptiennes, ses doutes, sa manière de choisir ses rôles et les femmes qui ont marqué son parcours. Ce qui frappe, surtout, c’est qu’il parle du cinéma non comme d’un métier, mais comme d’une nécessité intime.
Un rapport presque irréel à Cannes
Interrogé sur ce que représente pour lui cette présentation cannoise de The Man I Love, Rami Malek surprend immédiatement. Alors qu’il est aujourd’hui l’un des acteurs américains les plus connus de sa génération, il affirme continuer à être pris de court par certains moments de sa carrière. Cannes, explique-t-il, appartient précisément à cette catégorie d’événements qu’il n’avait jamais imaginé vivre un jour.
L’acteur dit essayer de « savourer » ce moment tant sa présence sur la Croisette lui paraît encore irréelle. Malgré les grandes productions hollywoodiennes, les tapis rouges et la reconnaissance internationale, il continue donc à parler de son parcours avec une forme d’étonnement presque intacte.
Cette modestie contraste avec le regard qu’Ira Sachs porte sur lui. Le réalisateur américain décrit leur collaboration comme une rencontre profondément personnelle, allant jusqu’à dire que « leurs âmes » se trouvent dans ce film. Il insiste sur l’investissement de l’acteur, non seulement dans son interprétation, mais aussi dans toute la préparation du personnage et du monde qui l’entoure.
Jimmy ou la vie plus forte que la disparition
Le cœur de la discussion reste The Man I Love, le nouveau film d’Ira Sachs en compétition à Festival de Cannes. Rami Malek y interprète Jimmy, un acteur et performer évoluant dans le New York de la fin des années 1980, au sein d’un univers où se croisent théâtre expérimental, répétitions, amitiés, histoires d’amour et communauté artistique frappée par la crise du sida.
Pourtant, Ira Sachs tient à préciser que ce film n’a jamais été pensé comme un récit sur la mort. Une première version du scénario a même été abandonnée parce qu’elle allait trop dans cette direction. Avec son coscénariste Mauricio Zacharias, le réalisateur a compris qu’il ne voulait pas raconter la disparition, mais ce qui subsiste malgré elle : les liens, le désir, la création, les gestes du quotidien et la volonté de continuer à vivre alors que tout devient plus fragile.
Cette idée semble avoir profondément marqué Rami Malek. Lorsqu’il évoque Jimmy, il ne commence ni par le contexte historique ni par la maladie. Il parle d’abord d’un homme habité par le désir de vivre. Jimmy cherche le plaisir, les moments d’intimité, les repas entre amis, les conversations, l’art et les expériences partagées. Il tente de remplir chaque instant, comme si vivre plus intensément pouvait repousser, au moins un temps, ce qui menace autour de lui.
Mais ce qui a aussi séduit l’acteur, c’est la complexité du personnage. Rami Malek reconnaît avoir été fasciné par ses contradictions. Jimmy peut être généreux puis égoïste, attachant puis narcissique. Il raconte même avoir demandé à Ira Sachs si le public allait réellement s’attacher à lui. C’est précisément cette ambiguïté qui l’intéressait. Jimmy n’est ni un héros ni un symbole. C’est un homme qui continue d’avancer, avec ses failles, ses désirs et ses contradictions.
Une immersion dans le New York des années 1980
Pour construire ce personnage, Rami Malek explique avoir traversé une longue période d’immersion avant le tournage. Ira Sachs lui transmet alors des films, des références artistiques, des archives et tout un univers lié au New York des années 1980. Ensemble, ils regardent des œuvres de Claire Denis, Rainer Werner Fassbinder ou encore Beau Travail, découvrent Arthur Russell, Ron Vawter et l’univers du Wooster Group.
L’acteur parle de cette préparation comme d’une véritable éducation artistique, qui lui a permis d’entrer dans une époque qu’il n’avait pas connue directement. Mais ce travail dépasse vite la simple documentation. Rami Malek apprend la guitare, travaille des chansons, prépare des chorégraphies et répète parfois des séquences qui ne seront finalement pas conservées au montage.
Il raconte avoir vécu cette préparation dans une forme d’incertitude permanente, ne sachant jamais ce qu’Ira Sachs allait lui demander ensuite. Cette imprévisibilité finit par devenir une partie du processus créatif lui-même.
La conversation revient alors naturellement vers la musique. Après Bohemian Rhapsody, on pourrait penser que chanter devant un public ne représente plus une difficulté pour lui. Rami Malek affirme pourtant le contraire. Il évoque une scène musicale tournée en direct et se souvient être sorti de la première prise complètement trempé. Chanter dans un registre plus intime, moins spectaculaire que celui associé à Freddie Mercury, l’a replongé dans une vulnérabilité inattendue.
La création comme manière de résister
L’un des passages les plus intéressants de la rencontre intervient lorsque la conversation dérive vers le rapport entre création et survie. Rami Malek explique avoir vu dans Jimmy une forme de refus instinctif de disparaître. Il ne parle pas d’un geste héroïque, mais d’une volonté profondément humaine de continuer à créer malgré le temps qui passe et les limites imposées par la vie.
Cette réflexion rejoint sa propre carrière. L’acteur raconte qu’avec les années, il est devenu beaucoup plus attentif aux projets qu’il accepte. Désormais, il ne se demande plus seulement si un rôle est intéressant ou stimulant. Il réfléchit aussi à ce qu’un film peut produire après sa sortie : laissera-t-il une trace ? Touchera-t-il réellement les spectateurs ? Survivra-t-il au moment présent ?
À cet instant, la rencontre cesse presque d’être une simple conversation promotionnelle. Elle devient une réflexion plus large sur ce qu’un artiste espère transmettre à travers son travail.
L’Oscar, l’Égypte et le poids de la représentation
La discussion prend ensuite une dimension encore plus personnelle lorsque Angelique Jackson revient sur son Oscar pour Bohemian Rhapsody, qui avait fait de lui le premier acteur d’origine égyptienne à recevoir l’Oscar du meilleur acteur.
Rami Malek ne parle presque pas du trophée lui-même. Il évoque plutôt l’Égypte, sa famille, les immigrés et les enfants de première génération qui grandissent entre plusieurs identités, cherchant leur place dans des sociétés où ils ne se sentent pas toujours représentés.
Selon lui, la plus grande valeur de cette récompense réside dans l’espoir qu’elle a pu produire chez d’autres personnes. Savoir que quelqu’un a pu se reconnaître dans son parcours, ou imaginer une possibilité nouvelle grâce à cette image, semble aujourd’hui lui apporter davantage de fierté que la récompense elle-même.
Les femmes qui ont façonné son parcours
Le cadre Women in Motion ramène naturellement la conversation vers les femmes qui ont accompagné sa carrière. Rami Malek cite d’abord sa mère, qu’il avait fait monter sur scène lors de son discours aux Oscars. Puis il évoque plusieurs collaboratrices importantes, parmi lesquelles la maquilleuse Jan Sewell, la costumière Ellen Mirojnick ou encore Ruth Carter.
L’acteur insiste sur le fait qu’une grande partie de ses mentors ont été des femmes, et qu’elles ont contribué à construire autant son regard artistique que sa personnalité.
La rencontre s’achève sur une anecdote racontée par Ira Sachs. Le réalisateur se souvient de sa première conversation avec la mère de Rami Malek. Sa première phrase aurait été : « Prenez soin de mon fils ». L’acteur éclate alors de rire et répond qu’elle avait été « très agressive ».
La salle rit avec lui. Mais derrière cette légèreté finale demeure l’impression laissée par toute la rencontre : celle d’un acteur qui parle de transmission, de mémoire et de ce que le cinéma peut encore préserver du temps qui passe.