La Tunisie accélère-t-elle le tempo face à l’Union européenne ? À la faveur d’un échange téléphonique entre le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Ali Nafti, et la commissaire européenne pour la Méditerranée, Dubravka Šuica, Tunis remet clairement sur la table la question d’une révision en profondeur de ses relations avec Union européenne.
Officiellement, il s’agit de « renforcer » la coopération. Mais dans le fond, le message est plus structuré : après plus de trente ans d’application de l’accord d’association signé en 1995, les autorités tunisiennes plaident désormais pour un rééquilibrage jugé nécessaire. Cette prise de position ne survient pas isolément. Elle intervient quelques jours seulement après un échange entre le président de la République, Kaïs Saïed, et son homologue français, Emmanuel Macron, au cours duquel la question des relations avec l’Europe avait déjà été évoquée.
Un discours politique unifié
Ce télescopage des séquences diplomatiques traduit une cohérence : Tunis semble vouloir porter un discours politique unifié vis-à-vis de ses partenaires européens, en insistant sur la souveraineté et la notion de partenariat d’égal à égal.
Au cœur du discours tunisien, un constat : le partenariat actuel avec l’UE serait asymétrique. L’accord d’association a permis une ouverture commerciale importante, mais ses retombées sont régulièrement critiquées en Tunisie, notamment en raison : du déficit commercial structurel avec l’Europe, de la fragilisation de certains secteurs industriels locaux face à la concurrence européenne et d’un accès limité des produits agricoles tunisiens au marché européen, souvent encadré par des quotas.
Dans ce contexte, l’appel à une relation « plus juste, plus équilibrée et plus inclusive » s’inscrit dans une volonté de renégocier les termes de l’échange.
Quels axes de révision économique ?
Plusieurs dossiers apparaissent comme prioritaires dans une éventuelle offensive diplomatique tunisienne. Tunis pourrait chercher à obtenir un meilleur accès pour ses exportations agricoles et agroalimentaires, tout en protégeant davantage ses secteurs sensibles. La question d’un éventuel accord de libre-échange approfondi (ALECA), gelé depuis plusieurs années, pourrait aussi revenir dans le débat, mais sous une forme renégociée.
La Tunisie attend davantage d’investissements européens productifs, notamment dans les secteurs à forte valeur ajoutée (énergies renouvelables, technologies, industrie). La question du financement, dans un contexte économique tendu, reste centrale. Dans un contexte de recomposition énergétique euro-méditerranéenne, Tunis pourrait chercher à se positionner comme partenaire stratégique, notamment dans les projets d’interconnexion et de production d’énergie verte.
Migration : une ligne rouge tunisienne
Le dossier migratoire reste un point de tension majeur. La Tunisie réaffirme une position ferme : elle refuse d’être un pays de transit ou d’installation pour les migrants subsahariens.
En parallèle, elle plaide pour un soutien accru aux programmes de retour volontaire, une approche axée sur les causes profondes de la migration et une facilitation de la mobilité légale entre les deux rives. Ce repositionnement vise à renverser le rapport de force, en refusant une externalisation des politiques migratoires européennes.
Vers une « offensive » diplomatique ?
Au-delà des déclarations, c’est bien une stratégie qui semble se dessiner. En articulant discours politique, séquences diplomatiques et revendications économiques, la Tunisie cherche à redéfinir les termes de son partenariat avec l’Union européenne.
Reste une question centrale : cette volonté de révision se traduira-t-elle par une véritable renégociation des accords existants, ou restera-t-elle au stade d’un rapport de force discursif ?