L’annonce des nominations de la 98e cérémonie des Oscars, qui se tiendra le 16 mars 2026 à Los Angeles, met une nouvelle fois en lumière la place centrale qu’occupe le Festival de Cannes dans la trajectoire internationale des films. Six œuvres issues de la Sélection officielle 2025 totalisent dix-neuf nominations, un chiffre qui, au-delà de sa portée symbolique, invite surtout à interroger la nature de cette reconnaissance, ses logiques internes et les écarts qu’elle révèle entre les valeurs portées par Cannes et celles mises en avant par l’Académie américaine.
Si l’on s’en tient aux chiffres, Valeur sentimentale de Joachim Trier domine largement cette présence cannoise. Lauréat du Grand Prix, le film concentre à lui seul neuf nominations, traversant presque toutes les strates de distinction possibles, des catégories majeures à celles de l’interprétation, de l’écriture et du montage. Cette reconnaissance étendue n’est pas anodine. Elle tient à la nature même du cinéma de Joachim Trier, à sa capacité à inscrire des récits profondément intimes dans une forme narrative lisible, structurée, immédiatement identifiable pour l’Académie. Valeur sentimentale explore les liens familiaux, la mémoire affective et les zones fragiles de l’existence avec une précision émotionnelle qui n’exclut jamais la clarté du récit. C’est un cinéma de la nuance, de l’équilibre, où la complexité psychologique des personnages s’inscrit dans une dramaturgie solide. Cette combinaison explique sans doute pourquoi le film franchit sans difficulté les frontières entre reconnaissance festivalière européenne et adhésion institutionnelle hollywoodienne, comme l’ont déjà montré les huit nominations obtenues aux Golden Globes, où Stellan Skarsgård a remporté le prix du meilleur acteur dans un second rôle.
À l’autre extrémité du spectre, Un simple accident de Jafar Panahi, Palme d’or du 78e Festival de Cannes, ne recueille que deux nominations, pour le Meilleur film international et le Meilleur scénario original. Ce contraste ne peut être réduit à une simple question de goût ou de visibilité. Il renvoie à une question beaucoup plus profonde, celle des conditions mêmes de création du cinéma et de la manière dont elles sont, ou non, prises en compte par les électeurs des grandes institutions internationales.
Car le cinéma de Jafar Panahi ne peut être dissocié de son contexte. Faire un film en Iran n’est pas un acte neutre. C’est un geste exposé, risqué, potentiellement sanctionné par la prison. Tourner, écrire, montrer un film dans un tel cadre implique une prise de risque réelle, tangible, qui dépasse de loin les contraintes artistiques ou industrielles rencontrées dans les pays occidentaux. Cette réalité ne constitue pas un arrière-plan, elle irrigue le film de l’intérieur. Elle en est l’une des forces majeures. La contrainte ne limite pas ici la création, elle la structure, elle lui donne son urgence, sa nécessité, sa gravité, et conditionne directement le geste cinématographique.
Dans ce contexte, le mérite d’un film comme Un simple accident ne peut se mesurer uniquement à l’aune de critères esthétiques ou narratifs isolés. Il réside aussi dans le fait même que le film existe. Reconnaître son scénario, saluer son écriture, tout en le tenant à distance des catégories les plus exposées, revient à fragmenter l’œuvre, à en extraire une dimension acceptable sans embrasser pleinement le geste cinématographique et politique qu’elle incarne. Or, c’est précisément cette dimension politique, cette prise de risque assumée, qui donne au film sa force et devrait, selon moi, appeler une reconnaissance à la mesure de l’engagement qu’il implique. Faire un film sous la menace, dans un espace de restriction et de surveillance, suppose un engagement et un courage qui méritent d’être considérés comme des critères à part entière de l’excellence artistique.
Au-delà de cette dimension, tout en étant profondément ancré dans le contexte iranien, Un simple accident dépasse largement ce cadre pour atteindre une portée universelle. Le film suit un groupe d’hommes convaincus d’avoir reconnu l’un de leurs anciens tortionnaires et s’interroge sur la manière de le contraindre à répondre de ses actes. Il confronte progressivement chacun à la complexité morale de la vengeance, de la justice et du pardon — des thèmes qui résonnent bien au-delà de la situation politique locale et invitent à une réflexion profonde sur la condition humaine et les liens entre mémoire, traumatisme et responsabilité individuelle et collective. C’est précisément cette capacité à transformer une expérience située en interrogation universelle, telle que le film la déploie, qui a pu pousser le jury de Cannes à saluer l’œuvre au point de lui attribuer la Palme d’or, lecture que ce jury semble avoir pleinement assumée, alors que la reconnaissance au sein de l’Académie est restée plus limitée.
Entre ces deux pôles, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho occupe une position intermédiaire particulièrement révélatrice. Le cinéma de Kleber Mendonça Filho, traversé par une réflexion sur l’histoire, la mémoire collective et les tensions sociales, s’inscrit dans une forme plus immédiatement lisible, sans renoncer à une profondeur politique réelle. C’est sans doute cette articulation entre lisibilité, densité historique et tension dramatique qui éclaire la trajectoire du film dans la saison des prix : déjà distingué à Cannes par le Prix de la mise en scène et le Prix d’interprétation masculine, récompensé aux Golden Globes comme meilleur film non anglophone, L’Agent secret cumule ensuite quatre nominations aux Oscars, dont celles du meilleur film et du meilleur film international. Sa présence dans la nouvelle catégorie de l’Oscar du meilleur casting prolonge cette lecture en mettant en lumière le travail d’ensemble et la dimension chorale qui structurent l’équilibre du film. Dans ce cadre, la nomination de Wagner Moura apparaît moins comme une distinction isolée que comme le point d’aboutissement d’une performance centrale, construite dans la durée, déjà saluée aux Golden Globes où l’acteur a remporté le prix du meilleur acteur dans un film dramatique. Ici, l’Académie semble prolonger le regard porté par Cannes, sans pour autant aller jusqu’à une consécration massive.
Sirāt d’Oliver Laxe suit une trajectoire encore différente. Récompensé à Cannes par le Prix du Jury ex æquo, le film se distingue par une approche sensorielle et spirituelle du cinéma, où le son, le paysage et le rapport au temps deviennent des éléments narratifs à part entière. Sa reconnaissance aux Oscars, concentrée sur le Meilleur film international et le Meilleur son, souligne une attention portée à sa singularité formelle plutôt qu’à une logique narrative traditionnelle. Sirāt n’est pas un film qui cherche l’adhésion immédiate, mais une expérience qui s’impose par sa radicalité sensible.
Enfin, la présence d’Arco d’Ugo Bienvenu et d’Amélie et la métaphysique des tubes de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han rappelle que la Sélection officielle de Cannes s’ouvre aussi à d’autres formes de narration. Ces films d’animation, présentés en Séances spéciales, témoignent d’un rapport au cinéma où l’imaginaire, la transmission et l’invention visuelle occupent une place centrale.
Au-delà des écarts de reconnaissance et des trajectoires individuelles, ces dix-neuf nominations rappellent surtout une évidence : c’est à Cannes, plus que dans tout autre festival de cinéma, que se révèle aujourd’hui une large part des films qui structurent l’année cinématographique internationale. La Sélection officielle n’est pas seulement un espace de consécration, elle est un point de départ. C’est là que les œuvres apparaissent pour la première fois, se confrontent au regard critique, s’inscrivent dans un récit mondial avant de poursuivre, chacune à sa manière, leur circulation dans l’espace cinématographique international.
Qu’ils soient ensuite largement nommés, reconnus de manière plus ciblée ou parfois partiellement ignorés, ces films suivent tous, après leur passage sur la Croisette, une trajectoire qui se joue dans les festivals, les sorties internationales et les grandes cérémonies. Cannes agit comme un révélateur, un lieu où se dessinent les lignes de force du cinéma contemporain, bien avant que ne s’opèrent les choix, les hiérarchies et les filtrages propres au système international des prix. Comme d’autres prix majeurs de la saison, les Oscars ne révèlent pas ces films : ils les accueillent après leur parcours dans les festivals et le circuit des prix internationaux, et les consacrent ensuite selon une logique qui leur est propre.
Cette présence régulière des films présentés à Cannes dans les grandes cérémonies internationales s’explique par plusieurs facteurs. Le festival offre d’abord une visibilité mondiale exceptionnelle : des dizaines de milliers de critiques, distributeurs, vendeurs internationaux et professionnels de l’industrie s’y retrouvent, et les films y entrent immédiatement dans la conversation cinématographique mondiale. La sélection officielle agit également comme un premier filtre artistique particulièrement exigeant, conférant aux œuvres retenues une légitimité critique immédiate. À cela s’ajoute le rôle du Marché du film, où se négocient souvent les acquisitions qui permettront ensuite aux films de circuler à l’international. Présentés très tôt dans l’année, au mois de mai, ces films disposent enfin de plusieurs mois pour s’installer dans le débat critique et médiatique avant l’ouverture de la saison des récompenses.
Cette dynamique pose néanmoins une question récurrente : dans quelle mesure Cannes influence-t-il réellement les Oscars ? L’histoire récente montre que le festival peut servir de point de départ à certaines des trajectoires les plus marquantes de la saison des prix. La Palme d’or Parasite de Bong Joon-ho, en 2019, a poursuivi sa route jusqu’à l’Oscar du meilleur film ; Drive My Car, présenté à Cannes en 2021, a ensuite remporté l’Oscar du meilleur film international ; The Zone of Interest de Jonathan Glazer, Grand Prix du jury à Cannes en 2023, a lui aussi poursuivi sa trajectoire jusqu’à l’Oscar du meilleur film international ; Anatomie d’une chute, Palme d’or la même année, a obtenu plusieurs nominations aux Oscars avant de remporter celui du meilleur scénario original ; plus récemment, Anora de Sean Baker, Palme d’or en 2024, a confirmé cette dynamique en remportant cinq Oscars lors de la 97ᵉ cérémonie, dont ceux du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario original. Ces exemples rappellent que la Croisette peut jouer un rôle décisif dans la reconnaissance mondiale de certaines œuvres. Mais cette influence n’est pas mécanique : si Cannes offre aux films une visibilité critique et médiatique immédiate, leur parcours ultérieur dépend aussi de multiples facteurs liés à leur circulation internationale et à leur réception dans l’industrie américaine.
Des Palmes d’or récentes en offrent une illustration. Titane de Julia Ducournau, en 2021, ou Dheepan de Jacques Audiard en 2015, rappellent que la visibilité offerte par Cannes ne se traduit pas toujours par une reconnaissance équivalente dans la saison des prix américaine. Entre la Croisette et Hollywood, le destin d’un film dépend de plusieurs éléments déterminants parmi lesquels l’existence d’un distributeur solide sur le marché américain, la capacité à mener une campagne de promotion efficace auprès des membres de l’Académie, ainsi que la réception du film dans l’industrie et les grands prix professionnels qui jalonnent la saison des récompenses, comme les Golden Globes, l’un des moments clés de la saison des récompenses, où les films de la Sélection officielle 2025 de Cannes ont totalisé vingt-quatre nominations et trois prix lors de la cérémonie du 11 janvier 2026 à Beverly Hills.
Dans cette perspective, l’importance de Cannes ne se mesure pas uniquement à la conversion de ses palmarès en récompenses ultérieures, mais à sa capacité constante à faire émerger les œuvres qui comptent. Année après année, c’est sur ses écrans que se donnent à voir les films qui nourriront les débats, les controverses et les reconnaissances de la saison. Plus qu’un simple festival, Cannes demeure le lieu où s’écrit, en amont, l’histoire du cinéma de l’année — une histoire dont le prochain chapitre s’écrira le 16 mars 2026, lorsque l’Académie dévoilera les lauréats de la 98ᵉ cérémonie des Oscars.
Liste des nominations par film:
VALEUR SENTIMENTALE de Joachim Trier
Compétition – Grand Prix
9 nominations :
- Meilleur Film
- Meilleur Film International
- Meilleur Réalisation
- Meilleure Actrice : Renate Reinsve
- Meilleur Acteur dans un second rôle : Stellan Skarsgård
- Meilleure Actrice dans un second rôle : Elle Fanning
- Meilleure Actrice dans un second rôle : Inga Ibsdotter Lilleaas
- Meilleur Scénario original
- Meilleur Montage
L’AGENT SECRET de Kleber Mendonça Filho
Compétition – Prix de la mise en scène – Prix d’interprétation masculine
4 nominations :
- Meilleur Film
- Meilleur Film International
- Meilleur Acteur : Wagner Moura
- Meilleur Casting
UN SIMPLE ACCIDENT de Jafar Panahi
Compétition – Palme d’Or
2 nominations :
- Meilleur Film International
- Meilleur Scénario original
SIRĀT d’Oliver Laxe
Compétition – Prix du Jury (Ex-aequo)
2 nominations :
- Meilleur Film International
- Meilleur Son
ARCO de Ugo Bienvenu
Séances spéciales
1 nomination
- Meilleur Film d’animation
AMÉLIE ET LA MÉTAPHYSIQUE DES TUBES de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han
Séances spéciales
1 nomination
- Meilleur Film d’animation
Neïla Driss