Chronique du Ramadan – Un amour de Rachidia

Comment dire ce qui me lie, nous attache tous, à la Rachidia ? Comment dire la joie d’un concert dans le patio de Dar Daouletli au milieu duquel tant de monstres sacrés ont interprété nos plus belles chansons ?

Car la Rachidia, ce sont nos racines : le luth de Khemais Tarnane, la détermination de Chafia Rochdi, la voix mystérieuse de Saliha et aussi tous les autres qui, dans le carrousel des générations, ont apporté leur contribution à cet édifice.

J’ai connu la Rachidia enfant, au milieu des années soixante, lorsque j’accompagnais mon grand-père à l’occasion de concerts dont je ne sais plus s’ils étaient mensuels ou hebdomadaires. J’ai vite appris que cet institut destiné à sauvegarder la tradition classique tunisienne était un bastion de notre identité.

Fondée en 1934, lorsqu’un pays entier luttait pour retrouver sa liberté, la Rachidia cultivait les racines andalouses du malouf et ses fondateurs allaient alors aux quatre coins du pays pour y récupérer les recueils oubliés ou perdus du chant traditionnel.

Ces fameuses « sfina » qui compilent un répertoire intact, sont de véritables joyaux de mémoire que les familles gardaient précieusement ou bien dans l’ignorance de ce qu’elles représentaient. Chaque « sfina » était un trésor inestimable et en ces temps héroïques, s’apparentait à un filon perdu puis retrouvé.

Quatre-vingt-neuf ans après, la Rachidia suscite toujours la même passion et chacun de ses concerts prend l’allure de retrouvailles avec une convention musicale jamais perdue de vue. Lorsque le public reprend en chœur les passages les plus connus, lorsque la chorale s’emballe jusqu’à la frénésie de Grenade ce sont des moments de communion, un rendez-vous tant attendu avec le « tarab ».

Ce mot indéfinissable résume à lui seul la passion de la Rachidia qui joue toujours un fil tendu par-dessus les siècles et deux continents. Est-ce de jubilation qu’il s’agit ou bien de transe ? Le tarab est-il réminiscence ou archétype ? Le fait est que cette émotion esthétique qui naît à l’écoute de la musique reste toujours indéfinissable, comme surgie des tréfonds ou d’un élan quasiment mystique.

Dans moins d’une semaine, la Rachidia nous donne un nouveau rendez-vous dans un de ses écrins les plus emblématiques. C’est en effet au Théâtre municipal de Tunis que la formation la plus aimée par les mélomanes fera son grand retour.

De plus, ces retrouvailles après la pandémie seront sous le sceau du festival de la médina, une autre icône de la tradition culturelle tunisienne. Ce récital tant attendu aura lieu en ouverture de la trente-huitième édition du festival de la médina qui signera ainsi son grand retour après deux ans d’absence.

Beaucoup d’entre nous ne manqueraient pour rien au monde ce concert et, comme moi, en écoutant la noria des chansons, ils verront les fastes mythiques de l’Alhambra, les jebbas des musiciens d’antan, l’air énigmatique de Mustapha Sfar, la longue marche des Andalous ou le piano de Rachid Bey dont le nom a été adopté par les fondateurs.

Ce jeudi 7 avril, le Théâtre municipal vivra un grand moment, vibrera à l’unisson et chantera tous les refrains de la tradition.

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