JCC 2020 – 200 kilomètres pour traverser 200 mètres!

200 mètres

Parmi les cinq films programmés en avant-première lors de la dernière session des Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) qui s’est tenue du 18 au 23 décembre 2020, le film jordano-palestinien 200 mètres réalisé par le jeune Ameen Nayfeh, dont c’est le premier long métrage de fiction.

Avant d’arriver en Tunisie, 200 mètres avait fait sa première mondiale à la Mostra de Venise, dans la section Venice Days, où il avait remporté le prix BNL People’s Choice Award (Prix du public). Il avait ensuite été sélectionné dans plusieurs autres festivals, dont le Festival du Film d’El Gouna où il avait remporté trois prix : le Prix ​​FIPRESCI, le Prix ​​du public pour un film illustrant des thèmes humanitaires et le Prix du Meilleur acteur pour Ali Suliman, qui y joue le rôle principal.

200 mètres a également été choisi pour représenter la Jordanie à l’Oscar du Meilleur Film International aux Oscars 2021.

200 mètres
200 mètres – Ali Suliman (Mustafa) et Lana Zreik (Salwa)

Mustafa (Ali Suliman), sa femme Salwa (Lana Zreik) et leurs enfants forment une famille heureuse. Bien que Mustafa soit un époux et un père aimant et prévenant, Salwa lui reproche d’avoir refusé des pièces d’identité israéliennes lorsqu’il en avait eu l’occasion ce qui aurait bien facilité leur vie quotidienne. En effet, cette famille fait face à un grand problème : la mère et les enfants habitent en Israël alors que le père habite en Cisjordanie. En réalité, ils habitent deux maisons, tellement proches que chaque soir, ils se mettent dans leurs balcons respectifs et communiquent entre eux, mais en même temps, ils sont tellement éloignés qu’ils ne peuvent être ensemble qu’au prix d’heures d’attentes et de formalités administratives. Entre les deux maisons passe un mur, un énorme mur de la honte qui les sépare.

Tous les jours, Mustafa doit subir une file d’attente énorme et présenter des papiers en règle pour franchir ce mur et aller travailler du coté israélien et voir sa famille.

Un jour, après la longue attente habituelle, il ne peut pas traverser, sa carte magnétique étant périmée et ayant lui-même un problème avec ses empreintes digitales. Comme c’est le week-end, il ne peut pas renouveler son permis immédiatement, mais ayant besoin de travail et voulant voir sa famille, il se rend chez un passeur pour rejoindre les siens d’une façon illégale. Le prix demandé étant prohibitif, il y renonce et rentre chez lui. Seulement un coup de fil de Salwa lui apprend que son fils est à l’hôpital suite à un accident automobile.

Mostafa ne peut plus attendre, il doit trouver un moyen pour passer de l’autre coté du mur.

Il va voir un autre passeur, qui lui demande un prix plus élevé. Il n’a plus le choix, il paye pour pouvoir prendre place dans le van qui va lui faire traverser le mur, avec d’autres passagers dans la même situation que lui :  le jeune Rami (Mahmoud Abu Eita) qui cherche du travail, l’activiste Kifah (Motaz Malhees) et la photographe allemande Anne (Anna Unterberger), qui à priori tourne un documentaire.

Il devra donc faire 200 km, pour traverser 200 mètres. 200 km de suspense, de danger, d’imprévues, de rencontres…

200 mètres - Ali Suliman
200 mètres – Chaque jour, Mustafa (Ali Suliman) doit faire de longues fils d’attente pour traverser le mur

200 mètres est un très beau film qui traite d’un sujet politique, tout en s’appuyant sur le quotidien des citoyens palestiniens. C’est une œuvre touchante qui montre la réalité de nombreuses personnes, et qui s’inspire de l’histoire personnelle du réalisateur, qui enfant, avait vécu une situation similaire. En effet, originaire de Shweika, un village de Cisjordanie situé au nord de Tulkarem, il avait été séparé très jeune de sa famille maternelle vivant à Arara, un village situé côté israélien du mur et il en avait beaucoup souffert. Le réalisateur a d’ailleurs précisé que non seulement il avait toujours vécu cette situation, mais que la réalité est encore plus compliquée et plus dure que dans le film, et qu’il avait dû au contraire réécrire son scénario plusieurs fois pour l’alléger parce qu’on lui disait qu’il exagérait, or il n’exagérait pas, mais racontait ce que les palestiniens vivent réellement pour traverser le mur.

« Je voulais faire un film qui reflète la situation politique, mais qui soit aussi divertissant », déclare le réalisateur, « au début je voulais faire un road movie, mais j’ai trouvé que ce n’était pas assez social. Mon but est de divertir, mais en même temps faire passer un message politique et dénoncer cette situation que nous vivons quotidiennement. Mes acteurs jouent des histoires qui sont vraies, que mes amis, ma famille et bien des palestiniens vivent tous les jours. D’ailleurs pour être le plus possible authentique j’ai choisi comme lieu de tournages les véritables checkpoints d’entrée vers Israël et les vraies routes qui y mènent. Je voulais que les gens dans le monde entier voient ce que représente ce mur dans nos vies quotidiennes, les répercussions qu’il a sur les ressentiments entre membres d’une même famille, sur les malaises, sur les difficultés de travailler, de se retrouver… C’est aussi pour coller au plus près de la réalité que j’ai montré d’autres personnages, comme celui d’Anna, qui est un personnage qui fait partie de notre réalité et que j’ai croisé, ou de ces passeurs palestiniens qui exploitent la situation et qui essayent de gagner de l’argent sur le désespoir des leurs ».

200 mètres
200 mètres – Mustafa (Ali Suliman) face au long mur.

Il a fallu au jeune réalisateur Ameen Nayfeh, sept longues années pour pouvoir faire son film, et cela essentiellement parce qu’il n’arrivait pas à trouver d’argent. On lui reprochait le thème du film, qui d’après certains est épuisé, surtout dans les films documentaires. Il a également dû réécrire le scénario huit fois pour justement essayer de s’éloigner au maximum du genre documentaire, et pour que le film soit moins dur. 200 mètres a pu enfin voir le jour grâce à la jeune productrice May Odeh qui s’est vraiment battue pour trouver des coproducteurs et réunir tout le budget nécessaire. Et elle a eu bien raison, 200 mètres est un très très beau film, très bien réalisé, avec une belle histoire et de bons acteurs. Mais qui en plus a su aussi bien toucher le public que les professionnels. Ameen Nayfeh a d’ailleurs déclaré qu’il était vraiment heureux que sur les onze prix qu’a remporté le film à ce jour, cinq soient des prix du public.

200 mètres Ali Suliman
200 mètres – Ali Suliman dans le rôle de Mustafa

Les deux prix de meilleur acteur pour Ali Suliman remportés au festival d’El Gouna (Egypte) et au Festival du film d’Antalya (Turquie) sont vraiment mérités. L’acteur a été excellent dans son rôle de Mustafa. Il a su lui donner une dimension réelle et humaine, sans surjouer et sans verser à aucun moment dans le mélodrame. Il a su être Mustafa, cet homme ordinaire dans une situation extraordinaire. D’ailleurs le réalisateur a déclaré avoir écrit le scénario en pensant dès le premier instant à Ali Suliman. Il était son personnage et heureusement il avait accepté le rôle dès qu’il avait lu le scénario.

La sortie en salles en Tunisie de 200 mètres est prévue pour le 6 Janvier 2021, si tout va bien !

Neïla Driss 

Commentaires:

Commentez...