Élégie pour Béji Caïd Essebsi

Dans l’âpre torpeur d’Aoussou
Tu es désormais une étoile chaude dans le ciel de juillet.
Un tressaillement soudain, et tu es parti tutoyer le bleu de la béatitude.
Maintenant, tu es l’éclat, le flamboiement et la fragrance.

Je voudrais embrasser ton visage, ta grande passion consumée, ton cœur insoumis et toujours lucide au milieu des périls, ton ardeur de vivre et le frémissement de ta voix vibrante.

Dis-moi, président, le sillage éperdu de l’éther
Dis-moi si le ciel chavire dans l’ivresse des torrents de miel
Dis-moi comment s’abîmer dans la contemplation du temps sans temps
Dis-moi les lointains silences et les myriades d’étoiles…

Je chante ton village qui regarde la mer entre deux horizons.
Sous les bougainvillées endormies et les refrains psalmodiés
Je cherche le versant limpide du réveil profond, la grâce qui plane sur Sidi Bou Saïd pour répandre des tourbillons de sève.

Par les étendards rouge et vert qui claquent au vent
Par la colline extatique et les ondulations de la brise
Par l’encens qui monte et la prosternation des bienheureux
El Béji chevauche les nuages et chuchote dans tes veines.

Comme dans la transe, ton corps ne t’enveloppe plus, au seuil d’une demeure immuable, entre ciel et sépulture.
Pieusement, une avalanche de pureté métabolise l’humus, au creux d’une tombe adossée au Levant.

Par la voix sanctifiée de l’ermite et les oiseaux du paradis, Korsi Sollah bruisse de l’intime des prières.
Pour toujours ressusciter l’éternel été et l’offrande de la houle et du vent.

Qui l’atteindra ton village ? Qui saura la clé de l’épanchement bleu et blanc ?
Et comment saurais-je dévoiler les dormants parmi les saints, au cimetière marin du promontoire ?

Je revois ton courage face à la nuit islamiste, ta longue haleine quand tout un peuple suffoquait.
Tu as porté notre colère et exprimé nos refus alors même que la violence intégriste piétinait aussi les larmes.

Devant le feu qui couvait et les anathèmes qui déferlaient, tu as démasqué les faux dévots et évincé les faussaires.
Nos corps harrassés, hagards, voués à la défaite et aux interminables incertitudes, voyaient l’abîme guetter au Parlement.
Tu as réveillé les résignés, harangué les indécis et débusqué les entraves.
Je revois l’espoir de la dignité retrouvée et le prestige de la nation, arborés par tout un peuple.
Je revois l’issue, le combat et l’amorce du salut. Je revois aussi les intimidations et les nuages au-dessus de mon peuple et mon pays.

Nous inventerons demain, car cette heure désormais nous appartient.
À force de chemins nouvellement conquis et de cœurs battants marchant vers l’avenir.
Par les urnes, nous vaincrons de nouveau l’hydre et clamerons à la face du monde notre liberté.

Je revois ton courage et ton combat fondateur au nom de la modernité, du pays profond et de l’héritage des siècles.
Aujourd’hui, je chante ton élégie et salue en toi un homme rompu à l’avenir et un homme dont le destin rebondira à chaque célébration républicaine.
Car la République est ton seuil, ton combat, ton horizon, ton terme et ton linceul.

Ce soir de juillet, où tu es la vie toujours renaissante, je m’incline devant ta dépouille mais te reconnais dans l’imperceptible des limbes.
Présence immanente tu resteras, Combattant exemplaire, tu demeureras.

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