Akram Cherif (Professionnel du tourisme) : « On peut atteindre 12 millions de touristes » !

  • Le Maroc ne compte pas plus de beaux palaces que la Tunisie, mais là-bas ils sont mieux valorisés…» !
Si on arrive à mobiliser une flotte conséquente d’avions, on pourra atteindre 10 et même 12 millions de touristes. Un aveu qu’Akram Cherif, professionnel du secteur, pense réalisable surtout que la Tunisie peut se prévaloir d’être la meilleure destination bon marché au monde qui propose le meilleur rapport qualité prix. A condition que l’Etat y contribue… ». Entretien :

Malgré un flux important de touristes cette année (8,3 millions de visiteurs), les entrées ont à peine atteint les 4 milliards de dinars, soit près de 140 euros dépensés par chaque touriste. N’est-ce pas là une politique de bradage des prix qui est, à bien des égards, néfaste pour l’image de marque de notre tourisme ? Ou pensez-vous que la Tunisie a choisi le meilleur moyen pour rivaliser avec d’autres destinations ?

Premièrement, il faut comprendre les causes de ce bradage. Il provient, essentiellement, du déséquilibre entre l’offre et la demande (les T.O fixent les prix, et les hôteliers se voient obligés d’accepter faute d’alternative). Deuxième cause, les normes de classification ne sont pas respectées, certains hôtels 4 et 5 étoiles tirent les tarifs vers le bas faute de qualité et pénalisent les bons produits de même catégorie.

Le bradage est la conséquence directe de la libéralisation des prix appliquée dans les années 90 et le manque de concertation des hôteliers au sein de la FTH (les hôteliers peuvent s’entendre sur des prix planchers et ne signer qu’en devises par exemple).

La Tunisie peut se prévaloir (c’est un atout marketing de nos jours) d’être la meilleure destination bon marché au monde et qui propose le meilleur rapport qualité prix, à condition que les hôteliers tirent leur épingle du jeu et parviennent à faire des bénéfices.

Pour cela, l’Etat peut y contribuer surtout au niveau des taxes sur les alcools (la majorité de nos hôtels proposent la formule Tout inclus), réduire les coûts énergétiques, à travers l’incitation ou la prise en charge des investissements dans les énergies renouvelables.

René Trabelsi a misé l’année prochaine sur 9 millions de touristes, pensez-vous que c’est faisable, et y a-t-il à espérer un regain d’engouement de la part des marchés classiques (français, allemand et britannique) ?

9 millions est plus que réalisable. Si on arrive à mobiliser une flotte conséquente d’avions, on pourra atteindre 10 et même 12 millions de touristes. Mr Trabelsi est un vrai professionnel, il connaît les attentes des T.O et connaît toutes les ficelles pour booster une destination. A mon avis, Mr René Trabelsi doit rester ministre du Tourisme pendant les 10 ou les 20 prochaines années.

Pour 2019, il y aura un retour certain des marchés classiques. Notre ministre connaît les décideurs européens un par un. Le Marketing est le nerf de guerre. Grâce à Amel Hachani, je suis confiant et serein. Après 8 ans de révolution, le tourisme est enfin entre de bonnes mains

Vous avez travaillé en Pologne, en Afrique du Sud et notamment au Maroc. Quels sont les avantages qu’offre la destination marocaine par rapport à la Tunisie et que nous n’avons pas pu soutenir. Pourquoi sommes-nous restés cloitrés dans le tourisme de masse alors que nous possédons une panoplie de produits (sites archéologiques, Sahara, musées, thalassothérapie, santé, etc.) qui semblent très peu exploités ?

Le Maroc a misé sur deux aspects tout à fait distincts : le premier, la libéralisation du ciel (toutes les compagnies Low Cost programment le Maroc, surtout Marrakech) et les hôteliers ont recours à la vente en ligne (ils gardent la main sur la dispo et les tarifs).

Le 2ème aspect, c’est le recours au tourisme événementiel (festivals, congrès mondiaux, invitation des stars mondiales : footballeurs, acteurs de cinéma, chanteurs) qui permet et suscite l’engouement du touriste lambda.

Le Maroc ne compte pas plus de beaux palaces que la Tunisie. Eux, ils savent les mettre en valeur et l’Etat y contribue énormément. En Tunisie, l’hôtelier doit se débrouiller tout seul. La stratégie marketing en Tunisie doit changer et évoluer, nous avons de très bons directeurs commerciaux et de marketing dans le privé. Il faudra les unir au sein d’une commission à l’ONTT et tirer parti de leur expertise.

Pensez-vous que notre tourisme manque de qualité par rapport à d’autres destinations rivales. Qualité des hôtels, des prestations, de la communication, du transport aérien…

Sincèrement, de par mon expérience, j’étais également agent de voyage et surtout directeur de contracting d’un T.O polonais de renommée qui m’a permis de sillonner toutes les destinations au sein du bassin méditerranéen (Grèce, Chypre, Espagne (les Îles Canaries), Portugal (Algarve, Faro, Madeira & Porto Santo) Italie (Sicile & Sardaigne), Egypte, Maroc & Jordanie. Ainsi que le Sri Lanka et l’Inde. J’ai visité des milliers d’hôtels, nos hôtels ont du charme et nos hôteliers ont du goût et sont à la page.

En termes de prestations, nos staffs manquent de motivation, les métiers du tourisme doivent être considérés comme des vocations, des sacerdotes et pas de simples jobs. Nos aéroports doivent évoluer, le 1er agent d’accueil du pays est la police des frontières, il faut les former ainsi que le personnel des aéroports et les taxistes.

Qu’est-ce qui fait que la région de Bizerte ne s’est pas élevée au rang de pole touristique malgré les avantages qu’offre le site (mer, montagne, forêt, proximité, etc.) ?

Je vais vous étonner, Bizerte n’est pas une ville touristique car les hommes d’affaires bizertins ont investi dans d’autres secteurs. Néanmoins, les atouts sont indéniables surtout pour le tourisme du 3ème âge (Bizerte peut devenir un pole dans ce sens surtout si les caisses sociales européennes acceptent de prendre en charge les résidents étrangers), le tourisme de croisière, et une destination d’excursion surtout pour les marchés français et russe.

Les maisons de charme et les gîtes ruraux peuvent devenir le fer de lance du tourisme à Bizerte.
Il est à rajouter que Bizerte est en train de devenir une destination de congrès. Rien que ces dernières années, l’hôtel que je dirige (l’Andalucia Beach & Résidence) a accueilli le forum de la mer, le congrès Smart City, le congrès des zones franches et enfin le tournage d’une émission phare libyenne : Libya star.

Interview réalisée par Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 28/01/2019

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