L’écume des jours (et de la bière)

Avec la présente chronique, votre fidèle ami du lundi boucle sa quinzième année d’échanges avec les lecteurs de Tunis-Hebdo. Chaque semaine, sans interruption depuis quinze années et à peu près 780 livraisons, nous avons échangé éclats de vie, écume des jours, tranches de mémoire et éloges de la diversité.

Cela fait désormais un bail et j’ose espérer que nous irons de concert vers la millième chronique. En tout cas, c’est avec plaisir que je retrouverai mes amis lecteurs dès la semaine prochaine pour entamer une seizième année de chroniques. Nous n’allons pas nous appesantir sur un anniversaire mais simplement émettre le vœu de continuer ensemble ce petit bout de chemin.

Comme le moment est quelque peu solennel, on se retrouve à hésiter : quel thème choisir pour cette balise dans le temps ? Faudrait-il simplement rendre un hommage appuyé aux lecteurs ? Vaudrait-il mieux aborder un sujet inédit et ainsi apporter quelques pierres à l’édifice de la mémoire collective ? Faut-il plutôt évoquer un sujet d’actualité ?

Je ne sais. Mon cœur penche toutefois vers un salut cordial à quelques amis âgés de 90 ans et plus qui me font parfois l’amitié d’être mes interlocuteurs, confidents et sources d’information sur la vie quotidienne. Pas plus tard qu’hier, au détour d’une conversation, l’un de ces amis me racontait les riches heures du « Marsala », un petit bistrot italien qui se trouvait à la rue de l’Eglise qui porte aujourd’hui le nom de la mosquée Zitouna.

Dans notre élan, nous avons commencé à évoquer ces tables de la mémoire désormais lointaine. Peu de nous ont par exemple connu le restaurant « Chez Eugène », « La Posada » ou « La bonne table ». Il ne reste que quelques bribes et de rares témoins pour évoquer ces lieux de mémoire.

Au fil de la discussion, nous évoquons pêle-mêle des lieux oubliés comme, à Tunis, le bar du Tourisme qui se trouvait sur le terre-plein de l’avenue, entre l’actuel ministère et l’ancien terminus du TGM. A l’époque dans Tunis, les musulmans pouvaient encore boire une bière sur les terrasses des cafés. Et ils ne s’en privaient pas !

C’est devenu de nos jours un plaisir bien rare et seuls quelques bistrots goulettois offrent ce service désormais inestimable car bêtement interdit au nom d’une majorité qui cache mal son hypocrisie derrière une bigoterie de façade.

La domestication des Tunisiens pour l’esprit furibond qui leur nie la joie de vivre a commencé depuis fort longtemps. Ainsi a-t-on interdit les petits remontants sur les terrasses puis ce fut au tour du verre de blanc ou du canon de rouge d’être bannis.

Cependant, on fermait les troquets à bout de bras et, dans un élan inverse, on inaugurait des mosquées un peu partout. Dans l’esprit primaire de ceux qui prenaient ces décisions, cela ferait reculer la gauche et les communistes de recouvrir le pays de lieux de culte. Accessoirement, cela permettait aussi de fermer les bistrots car, selon la loi, aucun débit d’alcool ne doit être toléré aux alentours d’une mosquée.

C’est au nom de cette loi que Tunis (et les autres villes) a vécu une hécatombe de ses tables populaires. J’ai de mes yeux vu fermer tous les bars de Lafayette, Bab Bhar et Bab El Jazira au nom d’une pensée unique selon laquelle le pratiquant musulman pouvait dicter sa loi au simple bon vivant. Et dire qu’en Espagne, à Cordoue, il existe un bar de la mosquée qui se trouve en face d’un sanctuaire historique !

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Bref, avec cet ami, nous avons une nouvelle fois fait le tour de la question. Les remarques fusaient et les souvenirs remontaient à la surface.

Ainsi, une fois, dans un bar à Sfax, quatre amis dont l’un n’était pas musulman s’attablèrent pour prendre un verre. Il fut décidé de s’offrir une bonne bière bien fraiche. C’est alors que l’un des gars fit au garçon le signe « trois » avec ses doigts. Surpris, l’ami français demanda si l’un des compagnons ne buvait pas. Et c’est tout sourire et riant aux éclats qu’on lui répondit : « Mais non, trois bières chacun ».

Que voulez-vous, nous sommes comme ça ! Une autre histoire qui se passe dans un resto tunisois. Encore une fois, quatre amis sont attablés et le vin coulait à flots. C’était un déjeuner bien arrosé au blanc et les quatre gars se décidèrent pour un demi pour la route. Le patron n’avait pas de bouteilles d’un demi-litre et on leur servit une grande bouteille à charge pour eux d’en laisser la moitié.

Toutefois, les quatre potes ne surent pas s’arrêter à temps. Ils dépassèrent le seuil et, plutôt coquins, décidèrent d’ajouter un peu d’eau dans le vin pour rétablir l’équilibre. Ni vu, ni connu, ils finirent de déjeuner et partirent. Deux jours plus tard, les voici de retour pour de nouvelles libations. Pour accompagner leurs verres de vin, ils optèrent pour un plat de clovisses.

Lorsqu’on leur apporta l’assiette, ils goûtèrent la sauce et la trouvant un peu fade le signalèrent au patron. Ce dernier, aussi énigmatique que le sphinx en personne, leur répondit : « Ah bon, et pourtant j’ai utilisé le vin blanc que vous aviez laissé l’autre fois ». Personne ne sut jamais s’il s’était rendu compte du larcin…

Des histoires comme ça, j’en ai vécu des centaines au point où je me demande parfois si je ne devrais pas écrire un recueil de brèves de comptoir. C’est que j’en ai écumé des bistrots sans y devenir un pilier. En fait, j’aime observer la vie, les gens, la gouaille populaire, l’humour bien de chez nous. Et ces bars sont un observatoire idéal !

Vous y voyez défiler marchands de jasmin, revendeurs de fringues, paniers pleins d’œufs d’amandes, mendiants, prolos en goguette et consorts. Vous y entendez gronder la vox populi et courir la rumeur. Et puis, on peut apporter sa kemia ! A chacun selon ses goûts et les raviers improvisés seront pleins de kakis, olives, fèves, pois chiches, salami, fromage et même boutargue.

Ici, on vient pour le kif ! Et mes vieux potes, du haut de leurs neuf décennies, adorent raconter le chianti et le frascati, les vins français de Paris et les mange-tout qu’on offrait au client. Chez certains bistrots, la kemia, c’était des fruits de mer ou des petits briks. On en parle encore de Chez Paul, du Colibri ou du Prado ! Comme on parle toujours de cette bonne vieille Stella en bouteilles qui se fait rare.

Surnommée la « boukerch »ou encore la « debba », cette bière légère a longtemps été la favorite des gosiers asséchés.

Intarissable, la conversation reprend les mêmes thèmes : le sport, la politique, la culture. Et avec mon vieil ami, j’égrène les souvenirs. Me voilà donc au bistrot pour ce quinzième anniversaire et je ne manquerai pas d’écluser un godet à la santé des lecteurs de cette chronique. Disons que c’est ma manière de vous rendre hommage et vous remercier de votre fidélité à cette rubrique et vos encouragements à son auteur.

Sinon, des histoires (vécues) comme celles que je viens de vous raconter, j‘en ai plein d’autres …

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Ça se passe sur la route qui relie Tunis à La Marsa et le conducteur est assez myope. Ce jour- là, il y avait aussi un peu de brouillard et la visibilité n’était pas au top. La voiture était pleine et seul le conducteur n’avait pas bu. Les quatre autres passagers étaient passablement imbibés et celui qui pilotait n’avait jamais bu une goutte d’alcool de sa vie. C’était une nuit d’hiver et il était déjà assez tard.

Tout à coup, la voiture heurta un obstacle qui fut trainé sur quelques mètres. Dans le brouillard, le conducteur n’avait pas vu le barrage de police mais, concentré, il freina le véhicule très vite. Cela n’évita pas le contrôle de police et le pauvre ami tout sobre qu’il était fut soupçonné d’avoir bu et il fallut des trésors de persuasion pour que la police ferme les yeux. Et dire que pendant ces palabres, trois personnes dormaient profondément !

Plein d’autres histoires mais je ne vais pas abuser de votre patience … Je ne sais ce qui m’a pris pour vous raconter pareilles péripéties. C’est peut-être parce que je suis assez remonté à propos de l’hypocrisie ambiante, des gens convenables qui se cachent pour vivre et des intégristes qui prétendent régir nos vies.

La Tunisie a commencé à s’enfoncer dès que le pays est entré dans cette phase où la duplicité est la règle. Il suffit de ne plus se raser ou de porter un voile pour penser être un bon musulman et un bon citoyen. Comme les apparences sont souvent trompeuses, il vaut mieux ne pas se fier à ces individus qui prêchent le mauvais bon exemple.

Dans un pays qui parle de la longueur des jupons, de la taille des bikinis et des penchants pour la boisson des voisins, on ne parle pas de l’économie chancelante, du patriotisme factice et de la morosité ambiante. C’est vraiment chercher midi à quatorze heures, pourrir la vie des gens et se tirer une balle dans la jambe.

Tant que ces idiots utiles seront manipulés par des barbus sans vergogne, nous ne sortirons jamais de l’impasse où nous nous sommes fourvoyés. Plus que jamais aujourd’hui, il faut évacuer le religieux du champ politique pour que cesse cette floraison des faussaires de Dieu.

Ils ont déjà fait trop de mal à un pays que certains d’entre eux ne considèrent pas comme étant le leur.

Il est temps que tous ceux qui parlent politique nous présentent leurs projets, leurs solutions, leurs programmes pour sortir de la crise. Sinon, c’est peine perdue, poujadisme abject et populisme triomphant. Qu’on cesse enfin de mettre la religion à toutes les sauces et qu’on arrête d’intimider ceux qui veulent simplement vivre en liberté.

Ces dernières années, trop de lignes rouges ont été dessinées par un seul parti qui prétend nous imposer sa vision de la pureté. Et tout cela a été fait dans l’hypocrisie la plus absolue, en maniant jusqu’à l’outrance le double langage. Dans ce pays étouffant, tout est nominal, écrit sur du papier mais non pratiqué dans le réel. Incroyable obsession que celle d’imposteurs qui travestissent la réalité pour se donner des apparences de respectabilité.

Ceux qui veulent bien les croire (ou feignent de les croire) trompent in fine les Tunisiens dans leur ensemble qui, au bout du compte, sont les victimes de ces connivences. Car la question est lancinante : « Peut-on vivre heureux en Tunisie ? »

La réponse est oui si les libertés dont se gargarisent les dévots ne sont pas factices et si les droits constitutionnels sont garantis.

Mais pour l’instant, la réponse est clairement non ! Car la Tunisie, c’est aussi un pays que fuit une jeunesse désespérée et des élites qui ne veulent pas d’une dictature au nom d’une religion manipulée après tout ce que nous avons subi depuis des lustres.

Si je vous parle de cela, c’est aussi pour dire que nous ne sommes pas dupes et que ni l’Islam politisé ni le nationalisme arabe ne sauront réduire les Tunisiens.

Ces deux idéologies fascisantes tentent de le faire depuis trop longtemps, parviennent à juguler nos libertés et intimider les gouvernants. Mais, jamais, au grand jamais, elles n’auront raison de nous, de ce qui nous fonde, de notre être profond, notre amour de la mer et de la vie.

Ne l’écrivons pas entre les lignes, ne nous cachons pas, disons-le haut et fort notre refus de tout intégrisme !

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 29/10/2018

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